Le journal des Confinés

» Posted on 18 mars 2020 in LE VIRUS DE L'ÉCRITURE

Je, tu, il, nous… confinons.

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  1. 26 mai 2020.

    Voilà une semaine que je charge cette page sans me décider à y écrire. Et là encore, tout me déconcentre : la plante, que je vois dans mon dos grâce au miroir, j’ai encore oublié de l’arroser… Et je n’ai pas cherché le pschit pschit pour mon nez. Ni écrit un traître mot de cette oral de russe pour lequel j’ai déjà… Une semaine de retard ? J’ai soif.

    Jean-Michel Blanquer a beau dire que dans l’attente de sa décision concernant l’oral de français, nous devons travailler nos textes (tiens, Jean-Mi, tu n’aurais pas oublié que depuis ta réforme, nous n’avons plus seulement les textes à réviser, mais aussi un programme de grammaire, une partie d’oral sur œuvre, et j’en passe ?), cette incertitude ne fait rien d’autre que nous déconcentrer. On ne va pas se mentir : pour nous, élèves, Blanquer n’a rien de plus que ce prof’ un peu ridicule – et infiniment stressant – qui fait comme s’il ne savait pas s’il allait faire grève le jour où il a promis un contrôle et nous indique simplement de réviser, « au cas où ». À partir de là, deux options : ou il a la flemme de corriger et veut simplement nous faire tourner en bourrique, dans l’espoir qu’on apprenne quelque chose, ou il a pour but sadique de nous rendre un paquet de copies bien humiliantes, histoire de « nous apprendre le travail ».
    Et ça ne rate jamais.

    Ma motivation pour le bac de français joue aux montagnes russes. Ce weekend, j’ai repêché toutes mes notes de cours, mes textes, mes méthodo, mes examens blancs et leurs corrections pour les ordonner dans un de mes jolis lutins rouges de bonne élève. (Ils font surtout de la décoration : pendant l’année, mes cours s’accumulent invariablement en pile informe, au mieux dans leur trieur.) Mais aujourd’hui, j’étais incapable d’ouvrir mon manuel de grammaire pour relire mon cours.
    Cette incertitude a le don de me bloquer dans tout. Je ne révise pas puisque je n’arrive pas à me convaincre qu’on va faire ce foutu oral. Je n’engage pas tous les projets qui fourmillent dans ma tête puisque je n’arrive pas à me convaincre que je ne vais pas passer mon mois de juin noyée sous les révisions.

    La question est donc : Blanquer veut-il nous faire tourner en bourrique, ou préfère-t-il nous humilier ?

  2. Samedi 23 mai 2020.

    Dans mon dernier commentaire, j’ai écrit « mars » au lieu de « mai ». J’ai remonté le temps… ?

    Aujourd’hui, je voudrais. Remonter le temps, je veux dire.

    Le monde des adultes me fait peur. Il est si compliqué, si dur, si impitoyable. Si gris, comme je le dis depuis des années. Mais personne ne m’écoute, et de toute façon, j’aurai beau le hurler, on ne fera que hurler encore plus fort que moi pour me dire de me taire et que « c’est comme ça ».

    Mais pourquoi ?

    Est-ce donc cela, votre vie ? Travailler à en perdre l’haleine en espérant gagner assez d’argent pour survivre, tout en râlant sur ceux qui ne travaillent pas mais ont les moyens de s’offrir leurs rêves ? Remplir de la paperasse, s’engueuler au téléphone, envoyer des mails frénétiques à son conseiller bancaire qui répond toujours à votre mari comme si la femme n’existait pas ? Est-ce donc cela, votre vie, rêver à des idéaux mais les refouler dans un coin parce que « ce n’est pas pour moi » ? Ne pas être heureuxe, mais avoir une famille, des enfants, une maison, une voiture, juste parce que c’est comme ça qu’il faut faire ?

    « Excuse-moi de dire ça, peut-être que tu vas mal le prendre, mais je te trouve, hum… Encore très utopiste, et idéaliste, très loin du terre-à-terre… »

    Non, je ne le prends pas mal, parce que c’est vrai. Je suis utopiste et idéaliste.

    Je prends mal le fait que ce soit vu comme quelque chose de mauvais.

    Je vais avoir 18 ans dans quelques jours, et je voudrais que ce jour n’arrive jamais, parce que ce jour là, ma vie deviendra un cauchemar. Parce que ce jour là, on attendra de moi que je m’insère dans la vie sociale, que je téléphone, que je remplisse des dossiers, que je fasse connaître mon existence en tant d’adulte aux administrations. Et j’ai envie de pleurer.

    Parce que mon rêve, mes rêves, ce n’est pas ça, ce n’est pas ce qu’on veut que je sois. Je veux être libre, et vous tentez tout pour m’enfermer, vous me reprochez de ne rien connaître sur la banque, les assurances, les mutuelles, l’argent, l’administratif.

    Dans votre bouche, « être utopiste et idéaliste » veut dire « être enfant ».

    Je ne suis pas sûr.e d’avoir envie d’être adulte. Pas selon votre idéal, en tout cas. Pas selon votre monde capitaliste qui trouvera toujours un moyen de me prendre ce que j’aurai gagné, qui ne m’accordera jamais rien pour mon handicap, parce qu’il se passera un temps éternel avant que je puisse faire les démarches. Et puis votre monde capitaliste, il s’en fout bien que je sois traumatisée, tout ce qu’il veut, c’est que je bosse, que je lui rapporte de l’argent, et surtout, que je ferme ma gueule. Voilà ce que tout le monde a toujours voulu.

    Que je la boucle.
    Que je me taise.

    Vous vous sentez libres, dans ce monde là, vous ? Vous vous sentez heureuxes ? Vous vous sentez bien ? Êtes-vous serein.e.s ? Avez-vous réalisé votre rêve ? Vos rêves ?

    Je voudrais remonter le temps, pour redevenir enfant, pour être libre. Pour courir sur les chemins de campagne en riant, pour écarter mes bras et faire comme si je volais, pour susurrer mes secrets au vent, pour caresser les arbres, pour arroser les plantes, pour inventer, sourire, partager mon monde, et faire rêver les autres. Votre monde d’adultes, il fait peur, parce qu’il est gris, sombre, on croirait que vous êtes toustes des robots. Vous reproduisez tous les jours le même schéma.

    Et j’ai pas envie d’entrer dans la machine. De toute façon, même la machine, elle n’a jamais voulu de moi, alors pourquoi maintenant ? Je refuse qu’on me torde, qu’on me moule, qu’on me fasse fondre pour me remodeler à votre goût, qu’on m’enferme, qu’on me bâillonne, qu’on me fasse intégrer de force la machine, malgré toutes mes réticences.

    Je. Ne. Veux. Pas.
    Je ne veux pas contribuer à la fin de mon monde. Je refuse de voir tout ce que j’ai bâti s’effondrer sous le prétexte de la productivité. Je ne veux pas être un dommage collatéral. Votre puissance, c’est du vent, on retire l’argent, vous n’êtes plus rien, personne. Rien que des humain.e.s, comme moi, comme nous, comme tout le monde.

    Les rêves, dans votre monde, c’est une faiblesse.

    Les rêves, dans mon monde, c’est ma vie.
    Ne me volez pas ma vie.
    Je vous en prie.

  3. Mercredi 20 mars 2020.

    Je voudrais bien trouver les formules permettant de calculer la durée d’un jour sur une planète en fonction de sa taille, son éloignement par rapport à son ou ses étoiles, sa vitesse de rotation sur elle-même, sa vitesse de rotation autour des étoiles, son inclinaison…

    J’ai fait une minuscule recherche sur Internet aujourd’hui, avant de tomber endormi.e dans mon lit. Beaucoup de fatigue aujourd’hui. J’ai passé deux heures à faire un devoir d’anglais qui m’aurait pris une demi-heure en temps normal. J’avais l’esprit fatigué, mon corps me demandait de perpétuels étirements, j’étais en cruel manque de stimuli sensoriels et mon cerveau partait soit sur mes planètes, soit dans des réalités alternatives où se jouent des scénarii catastrophe.

    Mais je suis heureuse.
    Hier, Parcoursup a délivré ses résultats.
    L’année prochaine, je pourrai faire les études que je souhaite.

    Petit grand frère de 15 ans a rigolé : « pffff c’est même pas drôle, t’as tout, tout de suite, même pas de suspense ! » *air un peu dégoûté sur son visage*

    J’ai la chance d’avoir de bonnes notes. Il faut que j’en aie conscience.

    J’ai eu une idée pour Ilgophösa-Valugöne. Les pôles nord et sud seront de magnifiques terres magiques emplies de vie particulière où tout sera différent du reste. Le froid ne les atteindra pas ; la magie et la géologie de la planète le terrasseront. Point-virgule, Najcha. 🙂

    J’ai commencé une nouvelle chronique étoilée. Ce que tout le monde appelle plus communément journal intime. Mais j’aime pas trop cette appellation, elle ressemble à une grosse boule noire et grise molle qui prend trop de place et grossit et s’étale partout. Chronique étoilée, je retrouve le verre qui m’est si cher, les étoiles, le ciel, le vent, le tout dans un cadre doré.
    J’ai commencé une nouvelle chronique étoilée, donc, mais je n’y ai écrit que le lundi 11 mai. Par la suite, je n’ai pas eu l’énergie de m’y consacrer. Le journal des Confinés m’aide un peu en ce sens. J’arrive à écrire un peu mes journées. Quand je me sens légitime de le faire. Et je laisse des traces. Les dates sont plus que des dates, elles deviennent des moments, des tournants, elles ne sont plus ce mélange flou, ce magma qui a vaguement plusieurs nuances, elles deviennent un florilège d’événements, de couleurs, elles deviennent mon histoire, elles deviennent des clefs, des nuages, des marques des symboles des aventures des moments des chiffres d’or et d’argent gravés ou sculptés dans ma mémoire, dans ces cahiers que je garde précieusement et que je cache avec toute ma volonté, car si l’on les lisait, ce serait la fin de mon monde.

    J’aimerais que dans ce monde, on puisse avoir plusieurs prénoms d’usage.
    J’avais déjà conceptualisé l’idée sur la planète Loällhys-Ellësmore, où les loällhysien.ne.s ont trois prénoms à l’état civil. Et l’idée est qu’iels puissent utiliser le prénom qui correspond le plus à leur façon de se percevoir, avec possibilité d’utiliser l’un ou l’autre ou l’autre en fonction de la fluidité de leurs ressentis.

    Il y a un an, je prenais conscience que mes « genres » étaient des couleurs. Aujourd’hui je sais que c’est bien plus que ça. Mais je ne vais pas tout expliquer. Il faudra que j’écrive dessus demain. Mais j’ai besoin de plusieurs prénoms. Et ce ne sont pas des genres, que j’ai. Mais je n’ai pas de mot pour définir cela. Pas pour le moment. Mais ça viendra.

    À présent, quatre jours.
    Quatre jours sans devoirs pour dessiner, écrire, inventer, conceptualiser.
    Je vais inventer de nouveaux chiffres et de nouveaux concepts mathématiques. Oui, c’est moi qui dis ça, moi qui est incapable de faire ses exercices de probabilités et qui recommande sur Instagram de ne surtout pas faire de maths (plaisanterie bien sûr). Mais au fond j’aime bien les maths.

    Ce sont les maths qui ne m’aiment pas. 🙂

  4. 12 mai 2020.

    J’achève l’étude de mon septième texte sur l’esthétique des ruines, j’écrirai la conclusion demain. Jeudi, relecture, puis envoi. Puis je reprendrai le chantier commencé en grec sur la défense des femmes.
    J’ai consulté tout à l’heure mon premier dossier de l’année. Petit sourire. Tous deux font exactement la même taille, peu ou prou 5 150 mots.
    Rigueur, précision et régularité – la taille, la forme, on nous apprend aussi cela, au lycée. On incorpore à nos réflexions des carcans ; chacun de mes paragraphes de commentaire littéraire mesure très précisément dix-sept lignes ; seize pour l’introduction ; douze pour la conclusion.

    Point-virgule. Pas sûr que ça intéresse grand monde, mais comme dirait Bone « on s’en fout que ce soit chiant, c’est notre journal qu’on écrit et c’est toi qui choisit ».

    Parfois j’apprends les langues, parfois les langues m’apprennent. En grec comme en français, le point-virgule tend à devenir une anomalie pour certains, une rare et jolie surprise pour d’autres. L’italienne Andrea Marcolongo – j’ai cherché en vain la citation dans son excitant essai Lα lαnguε gεnιale, je le retrouve d’ici quelques jours – écrivait…

    17 et 18 mai 2020.

    L’italienne Andrea Marcolongo, donc, écrivait, en traitant de l’influence de l’étude du grec au lycée classique sur l’écriture de ses élèves :
    « Je n’ai pas de statistiques à fournir, mais je crois que l’usage du point-virgule en italien a été sauvé de sa disparition définitive uniquement grâce à ceux qui ont fréquenté le lycée classique. Cinq années passées à traduire · en ; laissent des traces, et pas qu’un peu. »

    (Pfiou. Il doit exister un théorème selon lequel la citation que l’on recherche se trouve toujours dans l’avant-dernier chapitre du livre concerné, ou néanmoins suffisamment enfouie dans le texte pour qu’on soit obligé de le relire en entier.
    Page 189, tout de même !)

    Cette théorie sur la longévité du point virgule pourrait sans doute s’étendre à la France – à la différence près (pour mon plus grand désespoir) qu’il n’existe pas dans notre pays de filière comparable au lycée classique italien.
    On continue, cependant, d’apprendre un peu le grec ancien et son joli point-en-haut ·.

    Mes camarades et moi aimons bien les points-en-haut. Déjà parce que tous ces signes, les esprits rudes, doux, les accents, les apostrophes rendent nos textes plus jolis, quoique un peu effrayants.

    Petit exemple tiré de l’Ode à l’Aimée (Sappho, l’amour de ma vie) :

    καὶ γελώσης ἱμερόεν, ὅ με ἦ μὴν
    καρδίαν ἐν στήθεσιν ἐπτόησεν·
    ὡς γὰρ εἰς σὲ ἴδω βραχέα, ὥς με φωνῆσαι
    οὐδὲν ἔτι εἴκει

    On a un joli point-en-haut au deuxième vers.
    Dans ἱμερόεν [iméroén] par exemple, la petite boucle au dessus du iota est un esprit rude, qui indique l’aspiration de la voyelle (les doux, eux, marquent l’absence d’aspiration) ; le trait aigu au dessus du o, un accent mélodique dont, après deux ans et demi de grec et trois tentatives d’apprentissage, le fonctionnement reste toujours aussi mystérieux à mes yeux.
    Je les trouve beaux, ces signes, ils s’empilent, s’alignent, ornent gracieusement les lettres.

    Les grecs, puis les alexandrins qui fixèrent les règles de leur ponctuation, n’aiment pas beaucoup les phrases courtes ; il est rare de trouver des points. En revanche, ils affectionnent ces points-en-haut, qui rythment le discours et confirment les déductions tirées des particules (gar, mén, dé, ces jolies choses qui veulent tout, mais surtout rien dire, et qu’on traduit toujours trop ou pas assez).

    Je n’ai jamais utilisé aucun point-virgule en quatre années de collège. Ils se sont infiltrés très lentement dans mes devoirs de seconde, alors que je n’écrivais plus de fiction.
    Et puis, quand j’ai repris un roman, l’été passé, ils étaient là.

    Andrea Marcolongo a raison.
    Avec la compagnie du grec, comme avec celle de n’importe quelle autre langue, je suppose, nos rythmes changent.
    À la fin de l’écriture de ce dossier de latin sur l’esthétique des ruines, j’ai ressenti la merveilleuse sensation de percevoir la langue . C’est un peu ça aussi que je ressens avec le grec, ses points-en-haut et ses esprits.
    Même si, pour ce qui est des accents, je me suis provisoirement résignée à les recopier mécaniquement, dans un étrange tango.

    « C’est le tango des promenades,
    Deux par seul sous les arcades
    Cernés de corbeaux et d’alcades
    Qui nous protégeaient des pourquoi » – Brel

  5. 16/05 :

    Journée douce et d’ennui. Je m’endormirai apaisé.e ce soir.
    J’ai lu un livre sur l’amour-chaos cette après-midi. C’était très dérangeant, troublant et incroyable aussi. Ça m’a coupé le souffle mais je ne sais que penser. En tout cas, j’ai l’impression que mon esprit a rencontré d’autres horizons étranges, j’aime ça.
    J’écoute Alela Diane. Je me sens gorgé.e de soleil. Aujourd’hui, j’ai accompagné maman au supermarché, c’était étouffant. C’est si étrange de voir l’extérieur ainsi.
    Je vais commencer Love de Toni Morrison. Je crois que mon envie d’avaler autant de mots que possible est revenue. Je veux comprendre ce qui m’entoure et ce que je ne sais pas, ce qu’il y a en moi aussi. Je veux me nourrir des voix des autres. Je crois que j’aime infiniment le chaos. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais, on verra bien.

    3 choses qui me manquent : le thé à la menthe à BXL, le sable qui colle à la peau, la neige.

  6. 15 mai 2020.

    La peau de ma main droite est déchiquetée par un après-midi en tête à tête avec mon aiguille.

    Opération du soir : aller récupérer la légitimité à s’exprimer et à aller mal de mon amoureuse. Lui trouver un petit refuge, cocon de coton aux couleurs orangées, envahi de jolies plantes.
    Opération d’une vie : trouver une Porte vers une planète de coton orangé à la végétation paisible. Y inviter mon amoureuse, et E.J., et toutes les petites étoiles de mes journées.

  7. Vendredi 15 mai 2020.

    Des jours que j’essaie d’écrire pour Internet, des jours que je referme mon fichier texte, en colère contre moi, en colère d’avoir pu oser parler, d’avoir pu me dire ne serait-ce qu’une seconde que je pourrais parler de moi.

    J’aimerais oublier.
    Ça paraît plus simple de se dire que je l’ai mérité et que ma seule destinée doit être le froid, le silence et le noir. Au fond, n’est-ce pas vrai ?

    J’aimerais oublier. Pendant un temps, je me suis dit qu’il fallait, qu’il fallait retrouver ces souvenirs, essayer de dater. Par sursauts parfois, je fais les choses bien et je note ce qui me revient. Mais j’ai plus envie. Ça ne sert à rien. Je n’y arriverai pas. Et de toute façon, je n’ai pas le droit.

    « Tu te cherches des problèmes. »
    « On dirait que tu joues ta victime, arrête un peu, t’es pas le centre du monde ! »
    « Mais c’est pas si grave !! »
    « Ça fait des jours que je ne dors plus la nuit, à cogiter, et tout ça pour ça ?? Mais ça va pas ?? »
    « Mais attends y a pire ailleurs, c’est rien ça, remets les choses dans leurs justes proportions ! »

    Voix de la raison, voix éducative, voix moralisatrice, voix réelle, oui. La voix des adultes, qui ont toujours raison. Toujours, même quand iels ne comprennent pas.

    C’est bon, j’ai compris.

    C’est pas grave.

    Je suis guérie.

    Je me sens coupable à chaque fois que je me plains, à chaque fois que mon corps se crispe, à chaque fois que mes larmes coulent sur mes joues, à chaque fois que je dis que ces fameuses larmes sont en train de creuser des rivières sur ma peau. Je me sens coupable à chaque fois que j’ose parler d’un petit quelque chose qui m’est revenu, à chaque fois que je parle de mes états déplorables, à chaque fois que je parle de mes nuits – pourtant, pas si terribles que ça, enfin, voyons, tais-toi. Je me sens coupable à chaque fois que je me détruis, à chaque fois que j’inquiète mon amoureuse, à chaque fois que je dis la vérité quant à mon moral. À chaque fois que je me mets en colère. À chaque fois que je sais que l’énergie des autres est utilisée juste parce que je vais mal.

    Je me sens coupable.
    C’est à moi, de me sentir coupable ?
    C’est injuste. Je suis injuste.

    On devrait m’ignorer, oublier, je n’ai rien, tout va bien, tout a toujours été bien.
    Ce serait plus facile. Je voudrais bien, moi, oublier comme toustes les autres peuvent oublier, c’est très simple pour elleux de faire comme si ça n’existait pas. La dernière fois que j’ai essayé de faire ça, mon cerveau m’a privé.e de tous mes sentiments. Les « événements » ont des impacts sur ma condition physique. C’est pour ça que je ne peux pas vraiment oublier. Et ça m’énerve. Et je m’énerve. Je me trouve insupportable.

    Incapable de « passer au-dessus », de « tourner la page », de « passer à autre chose », de « relativiser ». Hein, que c’est de ma faute ?

    C’est toujours de ma faute.

    Peut-être qu’Internet aura un peu de nouvelles de moi, cette fois-ci. Mais c’est pour te dire, Internet, que tout va bien. Que j’ai tout pour moi. Et, surtout, ne t’inquiète pas.

  8. 14 mai 2020.

    Voilà plusieurs jours que je veux parler ici de quelque chose qui m’importe beaucoup – grec et ponctuation ! –, mais je recherche désespérément une citation… Cela attendra que je la retrouve dans le livre en question.
    Pas de citation, pas d’élucubrations gréco-latines. Que reste-t-il alors ?
    …moi.

    Avec la reprise de ce petit atelier d’écriture, je m’aperçois à quel point ce n’est plus du tout aussi évident de parler de moi en public, sur internet. Mes réseaux sociaux sont en privé, je n’utilise plus jamais mon prénom civil, je ne poste aucune photo de moi… Les temps ont bien changé depuis J* et les Phénix.

    Moi ?

    E.J. et son fils ont reçu mes dessins et m’ont envoyée un message tout lumineux.
    Je me suis promenée dans le cimetière. J’ai retrouvé les tombes familières, devant lesquelles j’erre souvent, l’été. Je me suis recueillie un instant devant celle d’une femme de ma commune que je connaissais. J’aime les cimetières. Le silence. Là, les murs normands semblent absorber le vrombissement des voitures et même les oiseaux. Il ne reste que les noms gravés. Les fleurs. Et le calme. Je pense au temps où je m’y réfugiais, après une journée trop bruyante de cours – le bruit du lycée semble si loin.
    J’ai commencé un troisième masque, fleuri. Je perfectionne mes techniques et attends, sautillante, de recevoir les rubans qui me manquent pour continuer ma production. J’aimerais trouver du tissu à pois pour les prochains. Je me sens un peu en colère ; mon pays est la septième puissance mondiale, il se targue d’une influence planétaire, et l’on demande à chaque personne qui maîtrise une aiguille de produire un dispositif sanitaire, d’en fournir aux collectivités locales, de se dévouer bénévolement pour un prétendu « effort de guerre »… Et comme toujours, on ne retiendra probablement que les discours grandiloquents de nos dirigeants ou les théories de nos hommes de science, visages graves au 20h. Dans les manuels scolaires, on consacre traditionnellement une page au rôle des femmes « de l’arrière », pendant les guerres mondiales. C’est la page que l’on passe rapidement, pour vite retourner au déroulement des opérations militaires. Qui se souviendra des infirmières, des aides-soignantes des EHPAD, des couturières ?

    Je ne sais pas si le centre psy adolescent de l’agglomération a repris son activité. Je ne sais pas si ma psy est revenue de congé maladie. Là bas, il n’y a qu’une ligne fixe.
    Je n’ose pas appeler. Appeler est un demi aveu. « Oui, peut-être que ça ne va pas si bien. »
    Et puis, aller là bas, c’est prendre le bus, c’est le centre-ville, alors que le monde extérieur est devenu terrifiant.
    Oui, peut-être qu’en dehors de mes analyses de sermons latins tardifs, en dehors des heures passées devant ma machine à coudre, en dehors de mes lectures et cours sur la période grecque archaïque et sur la κοινη – il faudra que j’écrive sur la koïnè –, ça ne va pas si bien.

    Peut-être.
    Parfois.
    Souvent.
    Le soir.
    Quand je n’ai pas eu la force de m’installer à mon bureau et que mon regard se perd face à mon journal intime.
    Bientôt un mois depuis le dernier flashback – pourtant, toutes les images apparues depuis Noël apparaissent dans ma tête, dès que je ferme les yeux. Nettes. Effrayamment colorées. Comment grandir quand je vois quotidiennement, paupières closes, mon corps utilisé par un autre ? Je vais avoir 17 ans ; dans un an, je partirai de chez moi, loin de la (mince) protection de mes parents. Comment devient-on adulte lorsqu’il est si difficile de se familiariser avec une enfance oubliée ?

  9. 13/05

    Trois jours que le confinement est fini, la vie reprend trop vite. Du mal à me faire à l’idée qu’il faut recommencer à marcher au même rythme que les autres. Comme d’habitude je ne veux pas et c’est difficile. Parfois ma joie est très intense quand je suis seul chez moi, et puis soudain je pense à ceux qui meurent, au dehors, à ce qu’il y a au loin, à la finalité des choses. Du mal à faire la différence entre mes sentiments et ceux des autres. Ai-je le droit de ressentir indépendamment des émotions du reste du monde ? Tout me paraît si flou, ce qui est à moi ou à un autre. Ce que je ressens à travers ma peau ou ce que je devine seulement sur un visage.
    Je ne veux pas sortir, je ne veux pas croiser des regards, je ne veux pas parler à quelqu’un. Je veux seulement dormir jusqu’à ce que mes cheveux atteignent mes épaules.
    Prendre un rdv chez le psy. Comment je vais réussir à lui dire ce que je dois lui dire ?
    J’ai peur de pleurer dans mon masque a dit mon amoureuxse. On pourrait en faire un poème.
    Les couleurs de mes pots d’acrylique m’apaisent. Je voudrais peindre sur mes murs, sur mes vêtements, partout. Bientôt je vais partir, penser à remettre ces projets à plus tard.
    Pas envie d’imaginer toute ma chambre enfermée dans un carton. Choisir ce que je vais laisser ici ou emmener avec moi. Faudra pas que j’oublie mes paquets de tabac sous ma pile de pulls, histoire qu’on les découvre pas quand je ferais mes bagages. J’aurais le droit d’emmener des livres à mes parents ? Je peux pas partir sans Sous le règne de Bone, je demanderais à maman. Et puis Corto Maltese en Sibérie, papa risque de pas être très d’accord, peut-être que je le prendrais sans lui dire ? Il m’a dit qu’il me donnerait son décapsuleur Pelfort en forme de pellican et puis que je pourrais emmener l’affiche qui est dans l’entrée avec les 5 personnes qui jouent aux cartes en fumant. Ça me rassure de penser au décapsuleur, me dire que je le garderais dans ma poche quand je serais parti loin. Je ne peux pas être perdu avec un pellican pour me montrer le chemin. Il me suffira de penser très fort à l’humidité de ma chambre en hiver, à l’odeur d’épices de ma maison, au philomonstera, à Ziggy. Je ne serais jamais très loin de chez moi. Et puis un jour, mon chez moi sera en moi, et ce sera bien.

    3 choses qui me manquent : composter mon billet de tram quand je prends le train (oui), les bonbons à l’anis et ceux à la violette, écouter E. jouer du piano.

  10. Mercredi 13 mai
    Je suis content de m’être libéré de la contrainte que je me suis mise d’écrire ici chaque jour. N’empêche que ça rode et que je me sens coupable de ne pas le faire.
    Bon n’empêche que j’écris tous les jours maintenant. Pas comme ça, en alignant des mots qui tentent d’exprimer des idées ou des ressentis.
    Je construis des morceaux de l’Histoire. De la Grande Histoire. De celle qui va amener aux portes du lieu mythique.
    Je crois que je l’ai déjà écrit un peu plus haut, mais je crois que j’ai enfin une histoire à raconter. Elle est ambitieuse et, de ce fait, a toute les chances de rester à l’état de projet, d’idée, d’envie, d’esquisse.
    Bon.
    Reste que je me projette à nouveau dans un univers autre que celui, immonde, odieux, abject, répugnant, pathétique, je-n’ai-pas-de-mot-pour-l’insulter-tellement-il-me-met-hors-de-moi, celui dans lequel je vis vraiment.
    Tant qu’il est proche ça va.
    Dès que je sors le nez dehors, tente de m’intéresser aux aventures du monde extérieur (via les medias hein), c’est insoutenable de bêtise et de vanité.
    Hier, un enterrement d’une tante chouette et douce, à la mousse au chocolat noir éternelle. Une quinzaine de personnes de la famille, tous masqués.
    Dans un petit village de 1000 habitants, là où je passe mes vacances depuis 50 ans. Ou j’ai connu mon grand père en sabot, avec qui j’ai ramassé des patates, nourri les poules et les lapins. Alors oui, de voir oncle tante et cousines pleurer derrière des masques de chirurgien, dans une église dans lequel ma grand mère voulait que je chante Jésus et ses saints quand j’étais petit, que la télé n’avait que trois chaînes, que le web n’existait que dans l’imaginaire de deux ou trois farfelus… cette scène là, donc (moi qui lis un texte dans le choeur de cette petite église, je crois que c’est la première fois que je fais ça ici!!!)
    De vivre ça, de voir mon père ému, un des ses frères terrifiés (il a perdu un proche de la covid il y a trois jours)… ça me rend peut être encore plus haineux que d’habitude.
    Quelqu’un est responsable de tout ça et j’aimerais lui faire payer cher ce qui a conduit à cette scène qu’aucun écrivain de SF n’aurait osé écrire.
    La haine, sale humain qui organise le monde tel qu’il est aujourd’hui.
    La haine.
    Je vais t’inventer des pieuvres, des trolls, des démons Inférieurs… juste pour toi et tu vas profiter de tous tes sens et de ton imagination pour savourer.

  11. 13/05 :

    Aujourd’hui, je me suis réveillé.e sans me souvenir de mes rêves. J’avais juste le refrain d’une chanson de Brassens en tête. Avant, sur mon ancien téléphone, je notais toutes les chansons que j’entendais en rêve. Et puis, il y a eu cette fois où toutes mes notes se sont effacées. Après, j’ai arrêté, j’avais pas envie de tout reperdre une nouvelle fois.
    Dans l’après-midi, j’ai fait une provision de livres dans la chambre de mes parents. J’ai fouillé partout et je demandais régulièrement à maman : « Celui-là tu l’as aimé ? Ah, celui-là t’as pas réussi à le finir ? Bon, alors je le prendrais une autre fois. » Pour m’amuser, je dis qu’un jour j’aurais pillé tous les livres de la maison. Mais en réfléchissant bien, peut-être que dans quelques années ce sera vrai. Maintenant, il y a une nouvelle pile de livres sur le sol de ma chambre. Ça me rassure. Au moins, je sais qu’il me reste encore tout ça à lire dans ma vie.
    Un peu plus tard encore, on est sorti dehors avec ma maman et ma sœur. C’était après le cours en vidéoconférence de littérature. Dans la voiture, j’ai mis mon enceinte et Till The Morning Comes de Neil Young. Maman a dit : « Ce sera notre chanson de déconfinement ! ». J’ai chanté et puis je regardais le paysage par la vitre. C’est drôle, j’avais la même impression que quand je pars en vacances. Tout me semblait étranger et synonyme d’aventure. Je regardais les maisons et je me disais : Oh, ce serait chouette d’habiter là ! J’aurais voulu avaler les arbres et chaque parcelle du ciel et toutes les îles de la Loire. On est arrivé à la ferme de A. C’était la première fois que je venais et on a caressé des chevreaux avec L. Je me suis senti.e bien et libre. Si un jour je veut changer de vie, peut-être que je deviendrais fermier.e.
    Le soir, cellule de crise sur le groupe de classe. Monsieur K. avait décidé de nous donner une dissertation à faire qui serait noté puisque «conformément aux directives ministérielles, les notes sont interdites lors du confinement. Or, le confinement a pris fin le 12/05 ». On s’est serré les coudes dans la classe. On sait bien que ces notes n’impacteront que ceux qui ont pour l’instant leur bac au raz des pâquerettes. Ceux qui ont le privilège d’avoir le bac avec de la marge peuvent sans problème avoir une mauvaise note. C’est seulement les plus paniqués par cette fin d’année qui se retrouvent avec une panique de plus à gérer. J’avais de la colère à revendre, alors je me suis chargé.e d’envoyer un mail à notre prof principal en espérant qu’il puisse arranger les choses. M. a dit qu’elle nous donnerait en attendant des cours particuliers sur insta, c’est la seule qui ait jamais réussi à avoir 18 en philo.
    Plus tard le soir, on a ressorti le mahjong. Papa travaille pas demain et j’avoue que je commence à avoir du mal à passer une journée sans y jouer. La chance était avec moi, j’ai eu de supers tirages, et beaucoup de fleurs et des pong de vent. Mon dragon préféré c’est le dragon bleu (parfois il est appelé dragon blanc). Et puis, après j’ai gagné et L. a poussé violemment toutes ses pièces au milieu de la table. La fois d’après, elle a failli me lancer une poignée de pièces. Elle est très mauvaise joueuse en ce moment, et j’aurais pas du tout aimé me prendre des pièces dans les dents. Ça me fatigue, je voudrais pouvoir jouer encore et encore jusqu’au milieu de la nuit et que le temps soit doux. Quand je reverrais mon amoureuxse, je lui apprendrais peut-être à jouer (si il a envie).

    J’écris tard ce soir, j’écoute Lou Reed et les chats qui se battent dehors. J’aurais bien envie qu’il pleuve.

    Les trois choses qui me manquent le plus : écouter de la musique dans le car tôt le matin, faire un câlin à mon amoureuxse, écouter C. nous raconter tous les matins ses (més)aventures de l’internat.

  12. 10 mai 2020.

    Il paraît qu’on est le cinquante-cinquième jour du confinement. J’avais commencé deux jours avant l’annonce : cinquante-sept, donc.
    Demain, j’irai faire le tour du quartier en vélo. Si mes jambes le supportent.
    Je posterai deux lettres. Une pour une amie d’enfance ; une pour E.J. Avec le fameux portrait de Sappho et la carte postale d’un monde imaginaire.
    Grec, latin, espagnol, géopolitique… Demain, j’étudierai, aussi.
    Vide immense.

    J’ai cousu, poursuivi mes analyses sur l’esthétique des ruines, continué ma lecture de Jacqueline de Romilly – sur laquelle je me promets d’écrire depuis des jours, encore raté –, fait le ménage, maintenant ne reste plus que le vide.
    Le rien.
    Et la fatigue.

    J’ai beaucoup parlé dans ma tête, aujourd’hui. À Mme Van der S., à E.J., à l’un de mes professeurs de collège, à ma famille, à mon (insupportable) voisin du cours d’anglais de l’an passé. La solitude exacerbe mes dialogues mentaux.

    « Chut, chut,
    Il faudra se taire
    C’est dur ouais c’est dur
    Mais il faudra s’y faire
    Do, do, l’enfant do… »

    Décidément, c’est un temps à redécouvrir son début d’adolescence.
    Do, do…

  13. Dimanche 10 mai 2020.
    Réveil tardif ce matin, à mon goût. J’ai petit-déjeuné devant une émission culturelle. J’ai appris comment on fabriquait les parapluies de Cherbourg, et comment les reconnaître.
    Par la suite, j’ai décidé d’inventer les atomes de l’Univers que j’élabore petit à petit. Je chantais en même temps, et me renseignais sur quelques notions d’astronomie. Par exemple, j’ai appris que la variabilité d’une étoile, c’est l’intensité de sa luminosité selon l’endroit où elle se trouve, notamment. Je crois que je vais noter toutes les petites choses que j’apprends dans un carnet, pour ne pas les oublier.
    Mais sur la centaine, au minimum, d’atomes que j’escomptais inventer, je n’en ai créé que 17. C’est peu. Mais c’était déjà ça. La concentration n’était pas au rendez-vous, mon esprit non plus. Ce n’est pas grave.
    Mon père annonce un visionnage de film après le repas. J’accepte, mais je n’aime pas trop cela, car l’après-midi est gâché. J’ai toujours l’impression de perdre mon temps.
    Après le film, j’ai voulu reprendre mes atomes.
    Impossible.
    Moi qui parlais d’astronomie, mon esprit venait brusquement de découvrir le voyage extraluminique (comprenez « voyage plus rapide que la vitesse de la lumière »), et je me sentais si loin, si loin du monde, si loin de mes mondes, et si loin de moi.
    Encore une fois, j’ai pensé à de la déréalisation.
    Mais où sont les ressources françaises sur le sujet ??
    Passons.
    Alors j’ai cherché ce qui pourrait m’aider. Pas forcément à revenir, parce que pour ça, je n’avais pas vraiment de solution. Mais m’aider à ne pas avoir peur, à ne pas aller de plus en plus mal au fil du temps. Il fallait que je m’occupe, comme toujours.
    Donc j’ai décidé d’inventer de nouveaux systèmes stellaires. À défaut d’avoir accès aux autres, parce que beaucoup trop loin d’eux, le mieux était d’en créer de nouveau.
    Tout doucement, j’ai essayé.
    Le premier n’était pas concluant. Je ne l’aimais pas.
    Et j’ai repensé à mon idée de planète habitée géante.
    Je voulais créer une planète immense, sur laquelle je pourrais épancher absolument toutes les idées qui me passeraient par la tête.
    Je m’étais dit : une planète de la taille de l’Étoile Rigel ? Quelle bonne idée !
    Jusqu’à ce que je me rends compte que Rigel a un diamètre de 110 millions de kilomètres.
    Là, je me suis dit que c’était peut-être un peu beaucoup.
    Du coup, je me suis rabattu.e sur plus petit : la taille de Jupiter.
    Bon. C’est quand même gigantesque. Mais j’ai ENVIE. Trop trop trop envie. *étoiles dans les yeux*
    Donc j’ai créé le nom de cette nouvelle planète de la taille de Jupiter : Ilgophösa-Valugöne.
    Non non, je ne cherche pas du tout compliqué, je cherche coloré.
    Jaune. Bleu. Rouge. Violet.
    Je continuerai de l’améliorer. De la préciser.
    Peut-être pas tout de suite, car j’ai aussi Phospholÿs à travailler.
    Mais elle existera.
    D’ailleurs, j’ai commencé à imaginer l’un des peuples qui y vivra. Alors merci, « bébé » planète de mon cœur. Grâce à toi, j’ai réussi à passer cette journée sans me sentir comme flottant.e dans le néant le plus complet.

    Et un jour, parole de chat étoilé, je créerai une planète aussi grande que Rigel. Qui existera.

  14. 9 avril 2020.

    Antépénultième jour du confinement. J’observe l’avenir – protocoles sanitaires dignes de l’armée, 1m de rigueur et masques – d’un œil inquiet. Qu’est-ce qui va changer, à partir de lundi ? Je me le figure mal ; sans doute pas grand-chose. Enfin… Je vais pouvoir reprendre les séances de kinésithérapie – le premier mois était supportable mais depuis les vacances, ma jambe crie à l’agonie. Je vais pouvoir sortir. Faire le tour de l’enceinte du cimetière en vélo. Peut-être, me promener avec ma copine d’enfance du quartier, pour bavarder plus facilement qu’au téléphone. Acheter du tissu, des rubans, des livres. Si j’ose, voir ma meilleure amie – mais pas comme avant, Cha’, voyons : il est hors de question que tu te laisses bercer par le doux ronron du métro, que tu t’émerveilles en passant sur le pont, que tu écoutes des langues des quatre coins du monde dans les bus. Retour de la voiture, exit l’autonomie.
    Après deux mois confinée entre ma chambre, la cuisine et le jardin, le monde extérieur semble terrifiant.

    La semaine dernière, j’ai exhumé mon cauchemar : la terrifiante Singer, qui m’en fait systématiquement voir de toutes les couleurs. Soigneusement, je découpe mes vieilles tuniques, mes chemisiers déchirés, en carrés de vingt centimètres de côté.
    …Sans surprise, ma première confrontation avec la machine à coudre s’est soldée par une crise de larmes. À vrai dire, impossible de faire plus de quelques centimètres sans que la mécanique s’emballe, s’enraye et n’emmêle mille fils sortis du néant.
    Bon.
    Le lendemain, j’ai scrupuleusement démonté les mécanismes pour en extraire, à la pince à épiler, lesdits fils. Sur conseil de ma bonne fée, j’ai eu l’heureuse idée de changer de bobine pour un fil plus solide. Et depuis, miracle ! Je ne couds toujours pas droit, mais au moins je couds, je repasse, je surfile – j’avance.

    Je couds. Des masques ; quoi d’autre ? Les pharmacies sont vides.
    À la maison, je suis la seule à maîtriser correctement les aiguilles. Mes aïeules m’ont apprise ; mon frère n’a pas daigné prendre de leçons.
    J’aime coudre, mais peut-être que si je n’étais pas née fille, peut-être que si ce n’était pas moi à qui on avait appris à se concentrer, des après-midi entiers, sur un ouvrage, je pourrais passer ma vie à glander sur mon lit tout en critiquant allègrement le travail des autres. Salut frérot.
    À midi, il met les pieds sous la table, descend après tout le monde ; on dirait que je l’ennuie chaque fois que je lui adresse la parole ; il critique mes heures de couture sans apporter de solution.
    Exaspération.

  15. Samedi 9 mai 2020.

    Deuxième essai de commentaire ici.
    Alors oui, bon, j’arrive en retard, à deux jours à peine du déconfinement… Mais je peine tellement à croire que ce déconfinement là, va avoir bien lieu. J’ai l’impression que ça ne finira jamais. Je ne sais pas si je le souhaite, ou le redoute.
    Plus que quatre jours. Quatre jours avant de sortir de cette chambre d’hôtel de quatorzaine. Déjà dix jours à vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans cette pièce, blanche, impersonnelle. L’euphorie du retour sur mon île s’est tassée. A quoi bon être ici, si de toute façon je ne peux pas sortir ?
    Je me demande ce que je vais ressentir lundi, voyant tout le monde sortir, tandis que je ne le pourrai pas. Les envierai-je ? Serais-je heureuxe de ne pas être à leur place ? Je n’en plus d’attendre, je veux retrouver mon chez moi, ma chambre d’enfant, mon père, mon piano, leur petit chien. Retrouver un endroit qui m’est connu par cœur, dans lequel je me sente en sécurité. Chez moi. Je sais déjà que vendredi, je sortirai probablement, retrouver M. après neuf longs mois loin d’elle. Masquées. S’il n’y avait cette retrouvaille, je ne crois pas que j’envisagerais de sortir. Ca fait trop peur. Le monde, les bruits assourdissants, la lumière, cette lumière que je ne supporte plus. Si je le pouvais, je vivrais toujours à l’aurore. Là où les premiers rayons percent cette pénombre qui m’effraie, sans pour autant blesser mes yeux.

    Ca y est, le confinement est bientôt fini. Deux jours pour le reste de la France, quatre jours pour moi. Rien face aux deux mois que nous venons de vivre. On s’en rappellera, de cette année 2020.
    La fin du confinement. Et avec, la fin du repos. La fin du repos et pourtant je suis toujours si fatigué.e. Epuisé.e. Moins qu’en février, bien sûr, où je m’effondrais après trois semaines de cours, mais toujours à bout de souffle après quelques pas. Toujours autant de difficultés à me lever, me doucher. A dormir. Impossible de travailler, encore moins de me concentrer. Ce commentaire écrit sans interruption de mon attention est un miracle en soi, dont j’espère ne pas payer le prix plus tard.
    La fin de mon repos. Deux mois coupé.e de l’extérieur. Pas suffisants.
    Est-ce que j’irai mieux un jour ?

    • Pardon pour l’indésirabiité, c’est réparé !

  16. 8/05

    Aujourd’hui, j’ai écouté mon vinyle de Tracy Chapman. Ça faisait 3 jours que je me disais que ce serait une bonne chose de l’écouter, 3 jours que je traînais des pieds et refusais de le faire. Et puis ce soir, c’est fait ! Et vous savez quoi, eh bien comme prévu ça m’a rendu heureux.
    Avant, quand notre radio-cassette marchait encore, on l’écoutait dans la voiture. Je me souviens que j’attendais toujours Baby can I hold you et For my lover. Quand j’étais plus petit.e, je pensais que Tracy Chapman était un garçon. Un jour je l’ai dit à ma maman, et elle m’a dit que non, c’était une femme. Mais que peut-être que je pensais ça parce qu’elle est lesbienne et que du coup elle ressemble à un homme. Je devais avoir 8 ans, mais je me souviens que cette affirmation m’avait un peu tourneboulé.e. Je ne comprenais pas en quoi être lesbienne faisait ressembler à un homme ?
    Depuis, j’ai compris que le genre ne doit pas se déduire au passing de quelqu’un. Que l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont des choses bien différentes. Et puis aussi que je suis une personne non binaire lesbienne.
    Le jour où j’ai dit à ma mère que j’avais une petite amie, elle m’a dit qu’elle s’en foutait. Mon père, lui, a du croire que j’avais une amie de petite taille, parce qu’il a fallu que j’embrasse mon amoureuxse devant lui pour qu’il comprenne.
    Ma mère m’avait toujours dit que jamais elle n’emmènerait mes petits copains en vacances avec nous. C’est finalement elle qui m’a proposé d’emmener mon amoureuxse au camping, sans que je n’ai évoqué une seule fois cette possibilité.
    Je crois que mes parents sont de grands maladroits. Ils ont beaucoup de choses à apprendre sur pleins de sujets, mais parfois je me dis qu’ils sont peut-être trop vieux comprendre. Je crois aussi que j’ai beaucoup de chance d’avoir des parents aussi tolérants. Je pense à mes ami.e.s, et puis à toutes les autres personnes différentes de ce monde, je pense à tous ceux qui ne peuvent se sentir en sécurité chez eux. Ou qui n’ont pas le droit d’être eux-mêmes. Et je voudrais tant partager avec eux ma chance. Et j’ai tant de haine pour ce monde si mauvais.

    Ce soir, papa nous a battu à plate couture au mahjong avec 5388 points contre 588 pour moi et 245 pour ma soeur.
    Bientôt, je pourrais peut-être revoir mon amoureuxse, un mètre de distance et masque sur le nez. Je ne sais pas si j’arriverais à ne pas lea prendre dans mes bras alors peut-être qu’on attendra encore avant de se revoir.
    Demain je réécouterais Tracy Chapman et aussi mon vinyle de Lou Reed.
    Il est tard (je crois que je n’arrive à écrire que le soir) et l’été arrive. J’ai hâte de revoir la mer.

    Les trois choses qui me manquent le plus : les journées passées à faire la sieste avec mon amoureuxse, les orages en été, prendre le tram.

  17. Vendredi 8 mai.

    Le confinement (le premier ?) touchotte à sa fin. Demain et après demain, l’appartement se ré ouvre. Et nous allons nous déconfiner hors de Paris (OUI, à plus de 100 km).
    La routine, le confort, les repères de ces dernières semaines vont se délier, s’adapter… Je ne sais qu’en penser. Je souhaite faire grandir le meilleur, aller jusqu’au bout des chemins que j’ai esquissé.
    Je souhaite qu’on aille tous mieux, inconnus les uns des autres, qu’on ne se haïsse pas trop.
    Je vous redoute tous.
    A me ressembler, à vous ressembler, à vous envier, désirer, mépriser. Je me redoute, à ne pas rester imperméable à ce que vous êtes.
    Le simple souvenir de ces rues immondes empêtrées de sales cons en qui je me reconnais, tous les matins, à la même heure, au même endroit, habillés pareil pour faire la même chose, de la même manière…
    Arg, le covid est terrible et ce qu’il provoque est stupéfiant.
    Mais de se rassembler par millions aux mêmes heures et aux mêmes endroits, sous terre, dans les rues, dans les magasins, les restaurants, les avions, les monuments, les plages… Et cela, chaque jour, chaque heure, chaque minute…
    Cela n’est-il pas aussi terrible ?
    N’est-ce que pas stupéfiant que certains prient, agissent, s’agitent pour qu’on se retrouve tous par millions, aux mêmes heures/endroits/activités.

    Vous êtes trop nombreux. Je suis trop nombreux.

    Ce sera le titre de mon prochain roman tiens.
    (même pas vrai, ça sera plutôt celui d’un morceau)

  18. Vendredi 8 mai 2020.

    Je ne sais pas comment me sortir de cette spirale infernale. Hier j’ai cru me sentir forte, j’ai cru me sentir puissante, mais il faut s’avouer que ça n’a pas l’air d’être un sentiment permanent. Ce soir, je me sens démuni.e, démuni.e face au monde, et démuni.e face à moi-même. J’ai le regard vide et la vision lointaine. Cela fait longtemps que ça dure, je voudrais que ça cesse. Je voudrais me sentir libre, libre de mes démons, libre de mes inquiétudes, libre des contraintes que l’on m’impose.

    J’ai vu le regard de mon père, en biais, se poser sur moi parce que je laissais se balancer mon corps d’avant en arrière sur le canapé. J’ai immédiatement cessé. Seule, plus tard, j’ai recommencé. Ma mère est arrivée. Je me suis arrêtée.

    Je censure ce qui me fait du bien dans la cacophonie qu’il règne dans ma tête, parce que je ne veux pas que l’on se moque de moi, qu’on me pose des questions embarrassantes. Parce que j’ai le comportement d’une personne… Non, non, quel mot prohibé, surtout, ne le prononcez pas. Jamais. Il fait peur, ce mot, il fait peur à bien nombre de gens, et pourtant, il n’est pas si extraordinaire, il n’est pas dangereux, aucune de ses lettres ne ferait de mal à une mouche.

    Plusieurs mots me concernant font peur aux adultes.
    Vous ne croyez pas que j’en ai déjà bien assez d’avoir peur de moi-même ?

    Je me sens dépassée. Dépassée, parce que ça fait des jours que je vis avec des pensées intrusives quasiment en permanence dans ma tête. Parce que quotidiennement, je vis avec des douleurs que je suis incapable de contrôler, que rien ne saura apaiser, parce que ce n’est pas moi qui ai le pouvoir dessus, c’est le traumatisme.

    Traumatisme. Premier mot qui fait peur aux adultes.
    Ça existe ailleurs mais pas ici.
    Traumatisme, et pourtant, c’est ce qui vit en moi, c’est ce qui est présent, chaque jour, chaque jour, chaque jour depuis des années. Ce qui était présent hier, ce qui est présent aujourd’hui, ce qui sera présent demain. Mais on m’a dit que ce n’était pas grave. On m’a dit bien d’autres choses aussi, auxquelles j’ai cru, auxquelles je crois encore, pour certaines, incapable de me défaire de ce sentiment d’illégitimité qui sans cesse me prend à la gorge quand j’ose prendre la parole. Parce que j’ai peur de la voler à d’autres. Parce que malgré tout, leurs mots n’ont fait que renforcer des choses qui étaient déjà là, mais que je combattais mieux qu’aujourd’hui, j’ai l’impression.

    Ce n’était pas grave, mais aujourd’hui, je suis complètement épuisée, et j’aimerais aller mieux. Leurs mots m’ont blessée plus que je ne l’imaginais, et eux qui croyaient m’aider, ils ont juste appuyé sur ma tête pour que je reste sous l’eau. Dites-moi, comment l’air se fraye-t-il un chemin dans un endroit tout empli d’eau ? Lorsque vous aurez trouvé la réponse, communiquez-la moi, que je puisse enfin respirer.

    Un traumatisme, et peut-être deux, seule la réflexion me le dira, si jamais je parviens à démêler les fils de mon cœur et les nœuds de mon esprit.
    On veut bien entendre « harcèlement scolaire », mais on ne veut pas entendre « traumatisme ».
    On veut bien entendre « harcèlement scolaire », mais on ne veut pas entendre « autisme ».

    Autisme. Second mot qui fait peur aux adultes.
    Ça existe ailleurs mais pas ici.
    J’étais moi, et pour avoir commis ce crime, je suis devenue la cible de tous, connus, inconnus, qu’importe, ils connaissaient mon prénom, mon visage, les rumeurs qui couraient sur moi, et cela a suffi pour que tous se jettent sur moi, affamés, avides de haine, avides de cette poupée de chiffon que je devenais, qui pleurait le soir dans son lit de désespoir parce que même ses doudous ne savaient même plus apaiser son chagrin. J’étais moi, j’étais autiste, je suis autiste, et pour les difficultés sociales que j’avais, pour les différences d’intérêt que j’avais, et pour tout le reste qui ne leur convenait pas, il fallait me punir.
    Mais, enfants inconscients de vos actes, je me punissais déjà, pourquoi m’en rajouter ? J’étais déjà mal dans ma peau, pourquoi vouloir me l’arracher, la déchirer, l’enlaidir, encore, encore ?
    Je ne vous en veux pas. Je ne vous en veux plus. Mais j’aimerais que cela n’arrive plus.

    Parce qu’il n’y a pas que pour ça que j’ai subi leurs railleries et leurs regards dégoûtés. Ce soir, j’ai envie de parler, j’ai besoin de desserrer l’étau qui étouffe mes poumons et m’empêche de respirer. Chaque fois, je me rends compte que j’ai des choses à dire en les disant, en m’étonnant du fait que je n’en avais pas conscience avant. Mais ce soir, je suis un peu malheureuse, le confinement ne m’aide pas, et nous sommes sur le journal des Confinés, alors j’écris, alors je parle, en espérant que cela me fasse un peu de bien, et qu’on m’écoute, pour une fois.

    Lesbianisme. Troisième mot qui fait peur aux adultes.
    Ça existe ailleurs mais pas ici.
    Pour cela aussi on m’en a voulu. Peut-être qu’on m’en veut toujours.
    Ce que je sais, c’est qu’on n’en parle pas. Donc ce que je sais, c’est que je ne sais pas.
    Ce que je sais, c’est que des collégiens se sont amusé.e.s de cette attirance. De mon attirance. D’une partie de mon identité, une de plus.
    Ce que je sais, c’est que j’ai interdiction d’avoir la moindre relation lesbienne.

    Disons-le : trop tard, c’est fait.
    À leur insu, et que m’importe leur avis. Je l’aime.

    Je voudrais que l’on parle de moi, parfois. Pas trop, mais parfois. Je voudrais que l’on m’écoute, qu’on ne nie pas ce que je dis tout simplement parce que les causes de mes états leur paraissent minimes. Je voudrais être libre, je voudrais au moins me sentir légitime dans mes propos, ce qui me déchargerait d’un poids immense. Je voudrais avoir le droit de vivre, moi aussi, d’être qui je suis. Je ne suis pas une mauvaise pioche, je suis moi. On ne peut pas me retirer certains aspects de ma personnalité pour que je convienne aux normes, car si l’on me les retire, je ne suis plus moi, et je disparais.

    J’ai des noeuds partout dans le corps et dans le coeur, je livre chaque jour des combats pour rester debout, pour ne pas lâcher prise, pour ne pas me noyer, pour ne pas qu’on me blesse encore davantage. Le deux mars, j’ai perdu une sacrée bataille, mais était-ce de ma faute ? Il me semblait en avoir gagné une autre, mais il s’agissait d’un piège. Et aucun.e piégé.e n’est responsable du piège.

    Je me bats tous les jours pour des causes que les adultes croient minimes, et donc on m’en demande toujours plus, croyant que je n’ai pas à faire en d’autres lieux, en d’autres places, en d’autres moments. Et je ne suis pas d’accord.

    Quand je serai adulte, moi, j’écouterai les enfants.
    J’écouterai les enfants et j’agirai du mieux que je le pourrai, chaque fois que je le pourrai. Je refuse de faire l’adulte aveugle et insensible. Je refuse d’être le genre d’adultes que j’ai déjà croisés.
    Quand je serai adulte, moi, j’écouterai les enfants.
    Et je les aiderai.

    Parce que je veux être libre, mais surtout, j’estime que nous devrions toustes être libres. Et, autant que je le pourrai, quand je m’en sentirai capable, j’apprendrai à voler à toustes celleux dont on aura cassé les ailes.

  19. Jeudi 7 mai.
    Sale impression de si ça se trouve j’ai attrapé ce truc. J’ai eu des accès genre gastro. Et là je me sens fatigué. Je tousse pas, j’ai pas mal à la gorge, je sais pas si j’ai de la température ya plus de thermomètre en France.
    Mais je me sens bizarre, fatigué, un peu nauséeux, sans l’énergie que j’avais jusqu’à ces derniers jours.
    Je m’inquiète. Si je l’ai… ah bon alors c’est comme ça, bon si ça s’aggrave pas alors ça ira. Si je l’ai pas… ah mince, qu’est ce que ça va être si je l’ai.
    pff.

  20. Jeudi 7 mai 2020.

    Il est neuf heures, et les tensions s’étiolent déjà sur les murs comme des toiles d’araignées, qui restent et pourrissent dans un coin, qui restent et dont la vue ne nous paraît plus si extraordinaire que ça. Ce n’est rien de grave. Mais ça me pique la peau. N’est-il pas possible de faire autrement ?

    Hier, difficile d’écrire. Le monde était flou, tournait trop vite autour de moi. Le sens des choses m’échappait. Les mots, eux, ne m’échappaient pas encore, mais il aurait fallu comprendre ce qui m’entourait, ce qui m’arrivait, pour les utiliser à des fins narratrices.

    J’ai pensé à de la déréalisation.
    Mais comment savoir ?

    Mes chats se jettent sur moi dès qu’ils me voient. Je crois qu’ils sentent que ça ne va pas très bien. Que des choses tournent et que je ne sais pas comment m’en débarrasser. C’était déjà ainsi quand j’étais en seconde. Ils me câlinent. Il est difficile de s’évader de cette prison cérébrale quand elle se rappelle à nous-mêmes quand on fait les activités qui nous permettent habituellement de partir loin.

    Ce matin, j’ai l’impression d’être plus libre. Je crois que les nuages s’écartent un peu pour laisser place aux rayons du soleil. Je me sens moins enchaîné. J’espère que ça va durer. Il va falloir que je continue de me reposer, de prendre du temps pour moi. Et ça ira mieux.

  21. 6 mai 2020.

    Ces jours-ci, je me noie dans les albums de Diam’s et ses mots si crus, mes refuges du soir, jadis, en 2014. J’avais onze ans.

    Je me noie, surtout, lorsque je lis les mots du gouvernement, des journalistes. Les adultes d’en-haut qui invoquent les enfants maltraités, les enfants violés, les enfants qui ont faim, pour justifier la réouverture des écoles.
    Si j’avais été adulte, peut-être aurais-je pu parler plus haut, écrire plus visiblement que sur ce blog perdu. Sans doute. Mais je suis encore une enfant, et j’écoute amèrement les grands d’en-haut.

    Nous les enfants, nous ne voulons pas que vous nous utilisiez pour camoufler vos intérêts économiques, alors que nous ne sommes d’ordinaire pas dignes de votre attention. Et nous ne voulons pas pour école d’une simple permanence d’éloignement des foyers dangereux.
    Moi, enfant, j’aurais voulu que l’on forme les professeurs, les personnels d’éducation, les personnels médicaux à qui j’ai envoyé tant de signaux de détresse. J’aurais voulu qu’on repère mes blessures, mon isolement, mes allusions glissées dans mes rédactions, mes crises à répétition, juste avant chaque vacance. J’aurais voulu que celles à qui je me suis finalement confiée aient eu les clefs adaptées pour intervenir. J’aurais voulu que les seuls ressorts des infirmier-e-s ne soient pas l’appel aux parents, les menaces, comme si c’était à nous, d’avouer. Avouer ce dont nous sommes les victimes ? Curieux. J’aurais voulu que nos professeurs de lycées ne brandissent pas autant le signalement, le placement, qui sonnent en nous les enfants comme tant de menaces. J’aurais voulu entendre les mots maltraitance, inceste, violence, une fois dans ma scolarité. J’aurais aimé qu’à nous les enfants, on doive expliquer, régulièrement, ce que les adultes ont le droit ou non de faire avec nos corps.
    Parce que oui, l’inceste concerne deux enfants par classe. Parce que oui, en ces temps de confinements, les appels au 119 ont augmenté de 80 %. Parce que si je suis en sécurité aujourd’hui, je pense à certains de mes camarades qui ont mille fois songer à passer la porte d’un commissariat, et dont la vie est en danger.

    Nous les enfants, nous ne sommes pas vos cautions morales pour justifier des décisions économiques.
    Rouvrez les écoles si cela vous chante. Mais pour convoquer chaque élève individuellement, pour parler, écouter chacun, pour repérer les signes des maltraitances dont vous parlez si bien, pour faire le point sur les conditions de travail et de vie, individuellement. Réenclenchez les interventions des assistant-es social-es, proposez aux jeunes une rencontre avec les médecins et psys scolaires, organisez des distributions de paniers-repas, instituez des cours de soutien, rétablissez l’accompagnement des AESH auprès des élèves handicapés.

    Nous n’oublierons jamais à quel point nous nous sommes sentis, nous nous sentons, abandonnés par l’éducation nationale.
    Nous n’oublions pas que, dans les faits, on n’écoute pas les enfants. Nous n’oublions pas toutes les accusations de mensonges, nous n’oublions pas tous ceux qui ont martelé que nous voulions simplement faire nos intéressants.

    Nous n’oublions pas non plus les adultes qui s’engagent à tâtons, sans formation, sans même d’idées précises de ce que leur permet ou non la loi, pour nous aider. Mais eux non plus, vous ne les soutenez pas.
    Comme me l’a beaucoup rappelé une certaine personne il y a quelques années, nous, les enfants, n’oublions pas qu’il existe des numéros d’écoute et d’alerte comme Fil Santé Jeunes (0800 235 236, possibilité de communiquer par chat écrit) ou le 119. N’oublions pas que nous avons le droit de parler aux adultes de nos écoles, et qu’ils ont le devoir moral, mais aussi légal, de nous protéger.

  22. Mercredi 6 mai.

    C’est vrai que je n’avais pas réalisé que le continent de plastique va lui aussi profiter de la crise actuelle ! En plus des sacs, des cotons tiges, il va pouvoir accueillir des masques et des gants anti coronavirus.

  23. Mardi 5 mai.
    Avec mon fils, nous sommes actuellement perdus en pleine jungle. Mordus par un serpent, affamés, traqués par une bestiole baveuse, trempés par l’orage, transis sous le brouillard, à moitié empoisonnés par le seul et infect gibier que nous réussissons à attraper.
    Faut-il entrer dans le temple ? Nos précédents incursions sous terre, sous cette terre, se sont soldés par des horreurs et des souffrances dont nous portons encore aujourd’hui les traces.
    Nous pouvons aussi perdre un peu de temps à remettre le vieux campement délabré en état.
    Mais le temps nous est compté. La malédiction qui pèse sur nous, entrave chacun de nos pas, autant que les insectes, autant que l’inconnu vers lesquel nous devons nous diriger.
    Nous ne savons pas où aller.
    Comment se dépêcher d’aller vers n’importe où ?
    Réponse demain, avec la carte 172 du 7th Continent.

  24. 4/05 :

    Je voudrais des dessins à l’encre de Chine. Il m’est difficile de penser le monde en couleurs en ce moment. Je pense à la mer, je voudrais pouvoir m’écorcher les pieds sur les rochers et que les vagues m’apaisent. Je voudrais le bleu du ciel, je veux dire, celui de ma fenêtre me semble si limité. Comment peut-on se perdre entouré de murs, autre part que dans sa tête ? J’ai de plus en plus de mal à m’endormir le soir, ça ne m’était jamais arrivé. De plus en plus de mal à trouver la force de m’extirper de mes draps aussi.
    C’est si difficile d’avoir du contact ces temps-ci, tout me semble artificiel et faux. Je n’arrive plus à me faire croire que les mots sur l’écran sont aussi doux que ceux qu’on murmure au creux de l’oreille.

    Ce n’est rien supposé vouloir dire
    Écoute le silence
    Je t’en prie.

    Si les fils électriques tombent au sol
    Je brûle ?

    Je voudrais danser, ou m’allonger sur du linoléum.

    Les 3 choses qui me manquent le plus : la mer avec mon amoureuxse, le vent qui soulève ma veste, rouler des cigarettes (tu crois que j’aurais oublié comment faire à la fin du confinement?).

  25. Lundi 4 mai.
    C’est fait !
    J’ai le socle de la nouvelle société dont je détiens les clés. Celle dont je serai l’ordonnateur, sinon l’être premier, le leader, le chef, le président !
    C’était si simple ! Pourquoi chercher lois et règles, nommer chambellan et ministes, fonctionnaires ou mercenaires, écrire constitutions et code législatif.
    Il ne s’agira que d’un mot, d’une simple réponse que je poserai, à chacun des citoyens dont j’ai décidé qu’il m’aura comme phare de sa vie quotidienne, guide spirituel ou politique selon sa conscience et éducation (attention, en aucun cas religieux, je ne souhaite pas vivre dans les nuages éthérés célébrés par quelque sombre prêtre en mal de prophétie.)
    Or donc, le choix qui s’offrira à ces humains que je me propose d’élever vers l’humanité (vs la bestialité dans laquelle certains apprécient toujours d’évoluer) est d’une simplicité telle qu’il est possible, qu’elle soit vertigineuse.
    Car, oui, engager l’entièreté de sa vie, décider de son propre sort – et z’à jamais- être responsable -enfin !- et maître de son destin, en prononçant l’un de ces mots de trois lettres : oui, non, Cela ne manquerait-il pas d’intimider l’esprit le plus clairvoyant ? l’aventurier le plus téméraire ?
    C’est ainsi que s’annonce l’avènement de mon monde, de ma société, de la vie sur cette planète : nul besoin d’oracle, ni de grand aigle descendu des cieux, ni de tambours impériaux ou de discours présidentiel à 20 heures sur TF1…
    Simplement ma question.
    Et ta réponse en trois lettres.
    Je vais refaire le monde, selon mes envies, mes rêves. Tu suivras les règles que j’édicte, tu suivras le chemin que je te dessine, tu n’auras plus à réfléchir à tes actes, tu seras libéré des affres des choix impossibles, tu ne te complairas plus dans les plaintes sur les souffrances que t’infligerait ta mauvaise étoile.

    Ton seul choix, la dernière question à laquelle tu as à répondre avant de détendre et de profiter d’une vie béate délivrée de souffrances, c’est celle-ci :

    – Es-tu d’accord avec moi ?

    Ne crains rien, car de ta réponse ne dépend pas entièrement le sort du monde : l’un et l’autre sont entre mes mains.
    Et quoi que tu réponses, tout ira plus vite.

    Dis oui et je te partagerai le rêve de ce monde qui m’habite (le monde, pas le rêve) et tu rejoindras la cohorte des heureux contributeurs au changement.

    Répond non, et… je te promet une mort rapide et indolore.
    Oui, non, l’un dans l’autre, mon monde verra le jour plus vite, avec ou sans toi.
    Alors, oui
    Ou non ?

  26. Lundi 4 mai 2020.

    Le 2 mars, iels ont enfermé mes démons dans ma tête.
    Le 16 mars, le monde a enfermé ma tête entre quatre murs.
    Je crois que c’était une mauvaise idée. Je crois qu’il ne fallait pas faire ça. Je crois que ce n’est pas bon pour moi.

    Je veux sortir, je veux m’enfuir, courir, hurler, courir, fuir, à jamais.
    Déréalisation.
    Ce matin je me sentais comme dans un brouillard, j’avais vaguement connaissance des choses très près qui m’entouraient, mais le reste ne m’appartenait plus, le reste était loin et je voulais le fuir. Je peux plus non plus entendre les cris et les engueulades.

    Cet après-midi, je me suis complètement perdue.
    Le soleil n’était pas là pour m’arracher à la grisaille. Il n’y avait rien, j’étais juste coincée entre deux eaux, entre le Passé et l’Horreur, nouvelle dimension que je décide d’inventer car elle a trop de place en moi pour que je puisse l’ignorer. Et tant pis si je n’écris pas des choses joyeuses. Ce n’est pas ainsi que mon esprit se comporte.

    À l’heure où j’écris ces mots, je suis quelque part. Pas dans le Passé, j’en suis certaine. Je crois que je suis revenue. Dans le Présent. Je me souviens de ce mail que j’ai envoyé, toutes ces craintes que j’ai étalées en me mordant les lèvres, honteuse et persuadée d’écrire des monceaux de sottises. Présent. Je me souviens mieux de Phospholÿs et de la carte que je suis en train de dessiner. Présent. Je me souviens que je suis amoureuse et que dans mon lit m’attendent ceux qui saurons me rappeler la douceur. Présent.

    Je suis revenu.e, et j’ai besoin d’écrire.

    « Mes larmes sont des éclats de verre brisé
    Elles tintent au sol, mouvement désarticulé
    Je pleure les larmes qui pleurent
    Une chute qui va durer des heures »

    Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit de poésie. J’ai gagné un concours avec ma poésie, c’était en septembre. Quelqu’un m’a annoncé la nouvelle avant que je ne sois rentré.e chez moi, et j’ai pleuré de joie dans le car, sous les yeux écarquillés des passagers qui se trouvaient près de moi. Une lueur dans toute cette noirceur. Des gens avaient décidé que je valais quelque chose.

    « Il y a de ces moments solitaires où je pleure en silence
    Que je voudrais remonter le temps
    Pour serrer dans mes bras la petite fille qui se balance
    Sans comprendre qu’elle n’est pas un être méchant

    Il y a de ces moments où je pleure sans sanglots
    Que je voudrais tourner les aiguilles de ma montre –
    – dans l’autre sens, pour expliquer à Alo
    Qu’elle n’est pas un monstre. »

    Le confinement, c’est dans ma tête, aussi. Mais ça n’a rien de bon. Les Horreurs circulent et se murmurent leurs secrets à l’oreille. Les Démons se transmettent leurs savoirs. Les Ignominies naissent de la terre, et grandissent, grandissent, grandissent…

    Grandissent…

    « Les battements de mon cœur sont les échos de leurs ricanements
    Ils se rient de ce qui me fait pleurer, veulent me faire sombrer
    Mes larmes sont la mer dans laquelle se noie le temps
    Et tout cela, adultes sans empathie, je ne peux pas l’oublier. »

  27. Dimanche 3 mai
    Troupe d’élite de l’armée bourguignonne. Listes du jury criminel composées par les agents a un gilet noir et un chapeau à la baronne sous un jour de sabbat, le juif voulait nous y faire. Séparés, ses membres lourds, ses extrémités très développées. Repaires de la cour avaient bien réellement poussé dans les emplois subalternes ; nous les garantissons parfaites. Entrèrent ensuite en lice dissidents et confréries soucieux d’autonomie : chiites iraniens contre sunnites syriens, dominicains contre jésuites, taoïstes de la ligne des sentinelles.

    Dix-neuf fois sur vingt, sur cent hommes d’armes de le suivre et l’éclairer jusqu’au bas des races, chacune d’elles avait décroché…

    Et pourquoi pas ?

  28. Samedi 2 mai

    Je les ai traqué sur la plage et jusque dans mon antre. Ils m’ont déjoué, à coup de vortex et de déphasage. J’ai été mis en pièces trois fois par leurs guerriers et méchanork. Trois fois j’ai ressuscité avant de périr par boule de feu.
    J’ai été dudé, j’ai pris plus que 6 fois, obtenu en un coup la voie des 12 et celle du 8. Je ne suis plus le seul à maîtriser les champs autour des villes et mes paysans n’ont pas eu tout ce qu’ils méritaient.
    J’ai été dans l’arène, gagné quelques lauriers. J’ai été seul, et à deux, trois et parfois à 8 ! Je suis rempli de maki et de sushi et la sauce soja ne fait pas tout passer. Mais…
    Merci boardgamearena, il reste encore Caylus, Elfenland, Race for Galaxy !

  29. Samedi 2 mai 2020.
    Oh, nous sommes samedi ? Je me croyais dimanche. Quelle bonne nouvelle, un jour de plus pour dessiner. Si mon feutre vert ne me lâche pas.
    Si, il me lâche, cet infâme, cet ingrat !
    Je plaisante. Après un an de bons et loyaux services, je peux comprendre qu’il veuille prendre sa retraite. Demain, je crois que je ferai les continents du nord. C’est un autre feutre vert que j’utilise, ce n’est pas la même couleur.

    Ce matin, je me suis réveillée, mais je n’ai pas ouvert les yeux. J’ai oublié. Ce matin, j’étais réveillée, mais je ne savais pas quel temps il faisait dehors, je ne savais pas quelle température il faisait dans ma chambre, je ne savais pas si ma famille était debout. Je ne savais pas quelle heure il était. Parce que j’avais les yeux fermés, et que j’étais loin, loin de la maison, dans une autre maison, et j’avais peur.

    Cachée dans mes couvertures. Pour que personne ne me voie. C’est important, les couvertures. On se sent moins exposé. Il n’empêche que ce matin, mes paupières ont enfermé les démons dans ma tête. Je ne pouvais plus les ouvrir. J’ai laissé faire. Ils ont fait du bruit. Et quand j’ai réussi à ouvrir les yeux, je me suis précipité sur mon téléphone pour envoyer un message à mon amoureuse, la boule au ventre. J’avais peur. Je ne voulais pas être seule. Même si ma douce sommeillait encore, je voulais juste écrire. Lui écrire, en parler. J’étais trop effrayée pour laisser tout cela en moi.

    J’ai mangé. Trop peu, je m’en suis rendue compte plus tard dans la journée. Je me suis douchée. Le soleil est apparu. C’est allé mieux. Je me suis souvenu que j’avais commencé une carte, hier. Le sourire est apparu sur mes lèvres. J’ai érigé les barrières, ignoré les douleurs, et enfin, je me suis senti bien. J’ai fabriqué un compas avec une ficelle, une paire de ciseaux et un crayon pour dessiner l’équateur de ma carte. Oh, d’ailleurs, je me suis trompée, hier. Ce n’est pas une projection de Bertin. C’est un mélange de projection azimutale et de projection de Buckminster-Fuller.

    Une matinée m’a suffi à jeter les bases de cette carte que je commençais. Entre temps, je faisais encore cours à mon amoureuse, à qui j’expliquais cette fois-ci les différentes projections de ma carte.

    L’après-midi, j’ai continué à dessiner. J’ai commencé à encrer le Pays de Zalymathia. C’est là que je me suis rendu compte que ça craignait, pour mon feutre vert. J’ai hâte que les librairies rouvrent… Que j’aille faire le plein de feutres et de matériel à dessin. J’ai des cartes à terminer avant septembre.

    J’espère cette soirée douce et reposante. En compagnie des doux mots de Najcha, dont je ne me lasse jamais. Aimer fait du bien.

  30. 1/05 –

    Mon rêve avait le même goût qu’une pomme qu’on cueille à même l’arbre.
    C’est toi qui prends d’aussi belles photos ? je lui ai demandé.
    Et puis soudain c’est moi qui avait un appareil photo autour de mon cou.
    Je courais avec cette jolie fille dans les vignes alsaciennes, qui font un mètre 80 de hauteur.
    Il y avait des ruisseau naturel en haut entre les vignes et on voyait la vallée entière.
    Tout était très vert et très bleu et les ruisseaux ressemblaient plutôt à de grandes piscines.
    La fille m’a dit vient, j’ai envie de nager. Et elle a sauté, comme ça, toute habillée dans l’eau. Sa robe s’est peu à peu changée en maillot de bain, et je l’ai suivi. Je me souviens que nager sous le soleil était un bonheur incomparable.
    J’ai pris des photos, le bleu clair de l’eau sur le vert des vignes sur le bleu du ciel, et la robe rouge qui fendait les couleurs comme un oiseau.
    Un vigneron s’est approché, il marchait en s’appuyant sur une canne et il nous a dit, faîtes attention, les cuves d’eau finissent par se refermer. Puis il a continué son chemin à travers les vignes.
    Après, j’étais dans une voiture avec la jolie fille et son amoureux.
    J’ai vu passer tant de pays par le par-brise de la voiture. Je me souviens qu’on riait beaucoup et qu’on chantait du Bashung. Les villes au petit matin sont comme des bijoux effleurés par la lumière et les villes au creux de la nuit ressemblent à des pistes d’atterrissage.
    Je me souviens de la voiture à l’arrêt, d’un village perdu à l’ouest de la Belgique, d’un fête dans un jardin en plein été, d’une jolie bibliothèque et du goût de la douceur mêlée à l’appréhension.

    Je me suis réveillée heureux et je crois que je le suis encore. Je voudrais me souvenir toujours de ce petit fragment de vie imaginaire. Je ne veux jamais devenir amer et je veux vivre jusqu’à m’effondrer d’épuisement. Je veux vivre autant qu’il est possible de le faire et croquer chaque instant à pleines dents.

    Les 3 choses qui me manquent le plus : rencontrer de belles personnes, faire la vaisselle en chantant, mes montagnes.

  31. Vendredi 1er mai.
    Ce matin, enfin… l’illumination. L’idée !
    L’inspiration, le… le je ne sais quoi qui me permet de me réveiller de bonne humeur, et de considérer cette période somme tout sombre (il y a toujours ces cris au dehors, ces jérémiades ah quelle plaie), sous un jour plus guilleret.
    Planté devant la piscine, j’envisage le nécessaire à la concrétisation de mon intuition.
    Oui, j’aime la nuit, dormir. Et recueillir, au réveil, alors que la fraîcheur du petit matin, un peu avant 11 heures, me saisit, et recueillir donc l’essence fugace de rêves oubliés, de fantasmes réprimés et de je ne sais quels ressorts psychologiques enfouis sous la fatigue de mes journées hélas trop remplies.
    Mes fruits, mes chers petits fruits de nuit !
    Mes fantaisies nées des étoiles, que le jour, je m’applique à transformer au grand soleil !
    Satanée piscine, me dis-je.
    Toujours trop froide, ou trop chaude ou remplie de feuilles, de bêtes ou puant la javel.
    Mais aujourd’hui, tu seras à moi, autrement.
    Je prends mon téléphone et appelle l’Extérieur, en espérant qu’il ne soit pas encore occupé à geindre ou à sa plaindre de la dureté de la vie.
    Un peu avant 15 heures, le camion arrive.
    Comme je le pensais, et malgré mes remontrances, les livreurs n’ont pas prévu assez.
    Ils sont obligés d’effectuer un autre aller et retour à la coopérative.
    Mais à 17 heures, tout est (enfin) prêt.
    Devant ma piscine remplie de gruyère rapé, je profite de l’instant, en marchant à pas lent, frissonnant de plaisir, satisfait de voir ainsi mon inspiration devenue palpable,
    Allons, je noie vite cet auto rengorgement sous une pincée de culpabilité, une qualité que je travaille, car je l’estime nécessaire à mon accomplisssement.
    Légèrement coupable, mais heureux, je m’élance.
    Etonnante sensation ! Souplesse et moelleusité ! Il n’est certes pas évident d’évoluer dans cette matière élastique – elle offre autant de résistance que le liquide, sans avoir sa portance.
    Je crains un instant d’être englouti, avant de me souvenir que je suis du côté du petit bain et que j’ai pied.
    Du gruyère rapé jusqu’aux seins, je renverse la tête en arrière, goutant au plaisir d’un chaud soleil autant que des effluves laitières de cette douce matière. J’attrape quelques brins au passage que je fais fondre dans ma bouche.
    Quelle vie ! Quel doux plaisir que de nager dans ce qui, cette nuit encore, n’était qu’une chimère.
    Et d’un coup, ivre, je me jette la tête la première.
    Rebond moelleux à nouveau, comme si je me jetais contre un matelas.
    Je plonge et replonge, évolue au coeur du fromage rapé.
    A la fenêtre, j’aperçois le visage renfrogné d’Henriettine. Son expression désapprobatrice ne m’étonne pas.
    – Vieille chouette pensé-je… si tu savais comme c’est bon.
    Ce n’est pas la première fois que ses regards furtifs et maussades abîment les élans créatifs qui me portent.
    Souvent je pense à me séparer de ses services, et la renvoyer à l’Extérieur, pour qu’elle joigne sa rancoeur au choeur des autres plaintes.
    Mais si ma vieille servante est conservatrice et castratrice, elle est aussi très efficace et au meilleur prix.
    On m’a souvent fait remarquer que je pourrais profiter d’une plus jolie, sinon plus jeune, femme de maison.
    Mais chaque chose à un prix et pour ce que je demande et paye, Henriettine suffit amplement.
    Et ce n’est pas elle qui va gâcher mon bain de gruyère rapé sous le soleil du printemps.
    L’instant s’étire et bientôt, à la faveur de la chaleur de mon corps et de celle d’un soleil dont la chaleur ne déparerait pas en juillet, le gruyère rapé mollit, s’agrège.
    C’est un peu moins agréable et je pense enfin à sortir, d’autant qu’une odeur proche de celle du beurre un peu rance commence à se répandre.
    Sous mes pas, le fromage s’aplatit et s’écrase entre mes pieds et le carrelage. C’est un peu glissant et je me sens légèrement nausées.
    Mon corps…
    Disons que mon corps n’est pas celui d’un éphèbe imberbe. Mon système pileux a souvent fait se retourner les femmes du sud.
    Mes poils, et j’en prends soin, ont toujours été un motif de satisfaction pour moi.
    Moins aujourd’hui, maintenant que le fromage, en fondant, s’y colle en filant.
    Lorsque je finis par sortir de la piscine, je ressemble à ce quignon de pain que l’on tourne et retourne, dans la casserole à fondue.
    C’est plutôt désagréable.
    Henriettine me tend une serviette, mais d’un geste sec, j’envoie cette gourde me faire chauffer un grand bain de vin blanc : ce sera le seul moyen de dissoudre la couche huileuse qui me recouvre.

    Lorsque c’est fait, immergé dans le vin, il me semble entendre enfin la remontrance d’Henriettine, celle que cette scélérate mijotait sans doute depuis le début de l’après-midi.

    – Monsieur, si vous me permettez, quel gâchis.
    Je n’ai pas la force de répondre, les vapeurs d’alcool me font tourner la tête. Et puis, j’ai la bouche pleine des petits filaments de gruyère qui flottent autour de moi et que j’attrape et picore mollement.

    – Vous auriez pu rajouter quelques oeufs et du lait ! Ma pâte à pain en aurait été enrichie pour votre souper du soir.

    Et l’ingrate sort de la salle de bain.
    Une quiche !
    Voilà comment cette pauvre femme voit l’oeuvre de ma journée : pour elle, cette inédite expérience inventive n’aurait été qu’un moyen de préparer une quiche.
    Voilà bien les gens simples !
    Ils ne pensent qu’à manger !

    Cette nuit-là, j’ai du mal à dormir. Je me tourne et me retourne.
    Des oeufs.
    Je crois que je suis vexé de ne pas imaginé cette manière originale d’explorer la piscine.
    Se pourrait-il que sous cette frustre apparence vive quelque éclair d’excentricité ?

  32. 1er mai 2020.

    J’ai manqué plusieurs fois d’écrire « 1er avril », il semble que mon esprit refuse de laisser le temps s’écouler.
    Je n’ai pas fait de latin aujourd’hui. J’ai fini ma carte postale pour E. J., corrigé les deux tiers de ma dernière nouvelle en cours, mais on était le jour des travailleurs, des travailleuses, et je n’ai pas travaillé. Ni fait du latin.

    Je n’ai pas fait de latin et cette information a beaucoup plus d’importance qu’elle ne le devrait.
    J’avais prévu d’en faire, hier soir.
    Ce matin, je me suis éveillée d’un long cauchemar. Remise d’un prix et mains qui courent sous ma jupe, menaces. J’ai retrouvé l’envie pressante qui m’avait envahie à chaque réveil des vacances : m’embourber, me noyer dans mon lit, dans ma somnolence, mes démons matinaux, me noyer, jusqu’à onze heures, midi, puisque, au fond, quelles raisons pouvaient bien pousser à se lever ? Quel autre interlocuteur aurais-je que ce cerveau avec qui j’étais confinée depuis deux mois ?

    Je me suis éveillée, je me suis levée, je me suis mise à mon bureau, et j’ai colorié la carte d’E. J.
    Mon amoureuse se sentait bien, on a parlé tout jovialement de plaques tectoniques et dorsales ; j’ai discuté avec Bone, joli humain lumineux avec qui je renoue depuis peu. La journée était calme.
    Mais je n’ai pas laissé mon cerveau penser une seule seconde à lui. Donc je n’ai pas fait de latin.

    Cependant, j’ai un petit cadeau, pour quelqu’un. C’est la première page d’un livre pas si connu de Julien Gracq.

    « La civilisation gréco-latine commence à s’embrumer un peu pour nous, parce que les programmes éducatifs ne prennent plus qu’épisodiquement pour base ses langues originelles, et que son legs, avec chaque décennie, anime un peu moins directement le vécu de chaque journée. Il serait difficile aujourd’hui à un enquêteur de susciter à son sujet les réactions passionnées, violentes, qui étaient encore celles de l’avant-dernière génération des écrivains. Je n’en veux prendre pour exemple que le mot attribué à Breton, et qu’il y a toutes les raisons de juger authentique : « Monsieur Breton, pourquoi vous êtes vous toujours refusé à aller en Grèce ? – Parce que, Madame, je ne rends jamais visite aux occupants. Voilà deux mille ans que nous sommes occupés par les Grecs. » »

    Je n’ai lu que quelques scans d’Autour des sept collines, mais il figure en bonne place des livres à me procurer dans le « monde d’après ».

    Quand ça ira mieux, il faudra que j’écrive sur le grec et l’usage du point-virgule. Et puis sur l’anecdote à propos de Rimbaud, le latin, et un sandwich au pâté.

  33. Vendredi 1 mai 2020.
    Hier, j’ai commencé à écrire ici. Et puis j’ai claqué mon ordinateur, presque de rage. Parce que je n’écrivais que des choses tristes. Je ne faisais que relater une journée morose. Si bien que j’avais commencé à écrire des choses dont je ne parle habituellement qu’à peu de personnes. Très peu. Très très peu. Une, deux. Trois, peut-être. Trois personnes sont au courant, en tout cas.
    Et il ne fallait pas que j’en parle. Pas ici, pas sur la place publique – et si l’on découvrait ce que je disais à demi mots ? -, pas comme s’il n’y avait rien à craindre. Il m’avait dit, et j’avais dit, que cela resterait un secret. Ça ne l’est plus aujourd’hui. Mais diffuser la vérité au quatre vents… non. Pas encore. Je ne suis pas assez fort.

    Mais aujourd’hui, j’ai de jolies choses à raconter. Ce matin, malgré les moqueries de mes parent.e.s, parce que c’était un jour férié, j’ai travaillé. J’avais des devoirs à boucler. Pour aujourd’hui et pour dimanche. Curieuse vie que d’avoir des devoirs pour des jours où nous ne sommes pas censé.e.s avoir cours.

    À midi quinze, j’avais fini et j’avais le sourire aux lèvres. J’étais en week-end, et pour la première fois depuis des jours, je savais où aller. Je savais quoi faire. J’avais mon idée.

    Après manger, j’ai chanté. Je chante souvent. Moins depuis qu’Internet me fait défaut – je n’ai donc plus de fond musical – mais je chante souvent. Soit je tente d’aller dans les mêmes aigus que celleux que j’écoute, soit je m’invente des paroles. J’ai chanté doucement. Dehors, dans le vent et le froid, en caressant le chat qui s’est mis à ronronner. Je chantais les paroles d’une révolutionnaire de Phospholÿs qui se battait pour que l’Art ne soit plus prohibé dans sa contrée.

    Je ne me souviens plus des paroles.
    Qu’importe. Le vent s’en souvient, lui.
    Et peut-être le chat, aussi.

    Cette après-midi, j’ai suivi le chemin que je voyais. Je savais toujours où aller. Ça allait prendre de la place, mais il fallait. C’était ma voie.
    Alors, malgré les deux trois quatre cartes que j’ai déjà en cours (dont une qui fait 36 feuilles A3, je vous laisse imaginer le monstre), j’en ai commencé une nouvelle. Phospholÿs.

    En projection de Bertin. La première grande carte que je fais ainsi. Si vous voulez, cette projection place le pôle Nord au centre de la carte. Et les continents s’étalent autour. Les tropiques sont des cercles.

    J’ai commencé cette carte, puis me suis souvenu que je devais aller faire un goûter.
    C’était la première fois que je faisais cette recette, mais je ne la partagerai pas, elle est nulle. J’ai dû bricoler avec mon père pour obtenir quelque chose de correct. Et les biscuits étaient tout plats. Tristesse.

    Mais ils sont bons quand même.
    Ils sont juste un peu… Farineux.
    J’ai fait mieux.

    Après, j’ai fait un cours de géologie à Najcha. Ça m’a fait intensément plaisir. Je lui ai expliqué la formation des montagnes et comment je faisais pour les placer sur une planète de façon logique. Puis j’en ai profité pour déterminer les plaques tectoniques de Phospholÿs. Maintenant, je sais où je vais placer ses chaînes de montagnes.

    Ce soir, je suis fatigué.e. Des choses un petit peu moins chouettes me traversent l’esprit. Mais je n’ai pas encore fermé les yeux. Alors pour le moment, tout va bien. Je suis heureux. Parce que cette journée m’a prouvé que je peux me retrouver.

  34. 30/04 : (TW : alcool)

    Rimbaud avait un boteh dans sa chaussure. Le symbole de l’amour.
    Qu’est ce que Rimbaud aimait ? La vie je pense, la liberté, et ses semelles de vent.

    Ne jamais oublier d’être libre, c’est mon propre chemin que je trace.

    Un jour j’ai rêvé que Rimbaud me donnait ses chaussures. Il y avait un poème écrit à l’intérieur des semelles, je me souviens seulement que ça parlait de la mer.
    Je m’appelle Bone ici, et j’ai 16 ans partout.
    Je ne suis ni un garçon ni une fille et je voudrais tant que les autres voient ça comme quelque chose de normal.
    J’ai pleins de grigris et d’amulettes. Une améthyste, des plumes de geai, un scarabée, des fleurs séchées, un exemplaire de Just Kids de Patti Smith et une fausse pierre précieuse qu’un amoureux m’a donné en petite section.
    J’ai peur de tout. De sortir le linge de la machine à laver, du bruit des avions, des gens qui crient, de débrancher les appareils électriques, d’allumer le gaz, de mes organes, des masques, des objets coupants, de ne pas vivre, des hommes, de mon esprit, des papillons de nuit.

    Je pense que ça me fait tout étrange d’écrire ici. Déjà, ça fait longtemps que je n’ai pas écrit autre part que dans mes carnets. Et puis, je n’ai pas l’impression de savoir écrire quoi que ce soit. Je n’ai jamais su raconter des histoires. Et même si ici, je parle de moi, je n’arrive pas à trouver l’utilité que ça peut avoir. Je pense que je fais surtout ça parce que ça me fait du bien.
    Je n’aime pas inventer des histoires. Les personnages qui trottent dans ma tête n’y vivent pas plus de deux jours et ils sont palots et trop peu vraisemblables. Les livres que j’aime racontent la vie et je n’ai pas les épaules, moi, pour parler de tout ça. Parce que la vie est pas très belle ces temps-ci, et je ne sais pas trop si j’ai le droit de dire tout ça.
    Il y a tant de choses que personne ne dit. Enfin si, ces choses elles sont hurlées par les personnes qui ont soif de changements, mais qui les écoute ? Il y a tant de choses dont il n’est pas bon de parler, enfin quand même, ce serrait mieux d’avoir une vie rangée, peu de problème, de l’argent, une bonne santé mentale et de ne jamais ouvrir sa gueule.
    Je pense aux gens qui m’entourent, ceux que je croisais chaque jour quand j’allais encore au lycée. Il y en a qui ont peur, il y en a qui fument, qui boivent, d’autres qui se perdent ou qui guérissent. Il y en a qui mentent pour recevoir de l’attention, d’autres qui se taisent et avancent en silence.
    Il y a M. qui arrivait bourré tous les matins en cours quand il était en première. Qu’on aidait à sortir de cours pour qu’il aille vomir aux toilettes, qui titubait dans les couloirs et manquait de tomber dans les escaliers. Il va mieux maintenant, il a une amoureuse, il ne boit plus et il fait l’idiot en philo. Mais ce dont je me rappellerais toujours c’est qu’aucun prof n’a jamais rien fait pour l’aider. Et pourtant, l’alcool ça se sent et les bouteilles en verre ça fait du bruit dans les sacs. Ils ont fermé les yeux, c’est tout et c’est nous, des gosses de 16 ans qui avons aidé M. comme on pouvait.
    Je crois que j’ai du mal à ne pas haïr les adultes parfois. Ils font régner le silence, et je ne veux jamais devenir cynique comme eux. Je veux dire, comment est-ce que les choses peuvent changer si le silence règne ? Et comment des enfants peuvent-ils grandir correctement si on ne les accompagne pas ? J’ai tant d’ami.e.s qui sont perdu.e.s, il y a tant de dépendances et de mal-être chez les personnes que je vois tous les jours. Je n’arrive pas à comprendre comment ça peut être considéré comme normal.

    Sans même me relire je sais que mes propos sont naïfs, désillusionnés et rancuniers. Peut importe, c’est la vérité que je trouve ce soir, elle est bancale et un peu violente à mon goût. Demain elle sera autre et j’espère que d’ici-là j’aurais grandis et appris.

    Je voudrais que mon amoureuxse revienne à la maison. Qu’on aille se promener dans les champs et qu’on mange des sorbets au citron. Je voudrais qu’il pleuve et que ça sente la pluie et l’herbe mouillée. Je voudrais écouter Coney Island Baby de Lou Reed avec lui.

    Les 3 choses qui me manquent le plus : les chocolats chauds avec de la chantilly à la terrasse des cafés, prendre le train, les après-midis ensoleillées avec mes amis.

  35. Jeudi 30 avril.

    Il est presque minuit et j’ai une grosse bouffée de nostalgie, tout à coup. Mes ami.e.s me manquent.

    Je me rappelle des nuits à l’Auberge, assise à ma fenêtre. Des rires et des conversations tard le soir. Sortir en ville, boire un verre, profiter du soleil, juste entre filles. Les parties de Président en fin de sup, cet après-midi au parc Pasteur, avec toute la classe. Grimper, grimper. Les dimanches après-midi avec T., cette 6b+ qui m’a donné plus d’un fil à retordre. Se promener en ville avec C. et C., juste toutes les trois, discutailler de tout et de rien.

    Je me sens vide, sans eux.
    Je ne m’étais jamais rendue compte à quel point j’avais besoin de toutes ces intéractions quotidiennes, moi qui suis si distante si solitaire. J’étouffe, toute seule dans ma chambre. J’arrive plus à me concentrer, les jours passent défilent sans mon accord. Les concours sont loins et pourtant si près, j’angoisse j’ai hâte. Il est tard, je suis fatiguée. Ça doit être pour ça, toutes ces pensées qui s’emmêlent dans ma tête.

    J’ai dû mal à écrire, je cherche mes mots –trois ans que je n’ai pas pris de stylos pour autre chose qu’un contrôle de maths ou un cours d’histoire. Ça me manque, ça me fait du bien, c’est frustrant, d’écrire sans être persuadé par ses propres mots. Je me dis qu’à force, ça reviendra. Que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, cette passion pour les mots et les lettres.

  36. 3o avril, jeudi.
    Ce qui s’écrit ici, dans ce journal ! Merci à vous, confinés, de nourrir ces colonnes de vos sentiments et de vos vies ici et là.
    Vous faites partie de ce qui me remet tout doucement à l’écriture. Du moins à la réflexion autour de l’écriture. (Quoi écrire, damned, qu’est ce que j’ai à raconter !?)
    Je manque de pratique, de fond et de forme : avant d’écrire quoique ce soit d’intéressant/intelligible, j’ai besoin de m’immerger dans les Ecrits. J’ai été trop électrique / électronique ces quinze dernières années.
    Là, je redécouvre Julien Gracq. Savoure Au Château d’Argol, avant de partir vers le rivage des Syrthes. Après, peut-être que je retenterai pour la xème fois, Proust, dont le style et les histoires me tombent des mains, systématiquement. Ou alors, je reviendrai à Gormenghast.
    Ou au Seigneur des Anneaux… il y a bien longtemps que je ne l’ai pas ouvert, et je ne connais pas la nouvelle traduction.
    Bon je passe encore plus de temps devant les écrans qu’avec du papier.
    Mais… c’est là, ça vient, ça monte, ça remue.
    Merci Gracq.
    Et merci vous, de vous découvrir ici.
    Vous me déconfinez, même pas besoin de télécharger une attestation, ni de mettre un masque.

  37. 30/04

    Première fois que j’écris ici. J’avais du mal à saisir les limites de cet endroit. À lire les journaux des autres aussi. Mais de toutes façons, je n’ai jamais été régulière dans mes journaux – où dans mes écrits en général – où nulle part, en général.

    Le confinement se poursuit. Avec une perspective de déconfinement que je ne comprends pas. On déconfine qui exactement ? Quoi ? Qu’en est-il de se retrouver chez un-e ami-e ? Qu’en est-il du conservatoire ?
    Le déconfinement depuis le début il me fait très peur, la date du 11 mai me paraît terriblement proche, se déconfiner ça veut dire se confronter au monde, voir ce que j’ai fait de ce temps, et je n’ai même pas la réponse. Je redoute de croiser les adultes, de devoir justifier mon organisation. Oui, j’avais du temps ! Beaucoup de temps. Je suppose ? Sans doute ? Mais où est-il passé ? Qu’as-tu fait cette première semaine de vacances ? Tu n’as pas tant traîné sur les réseaux. Mais alors où étais-tu ? Que faisais-tu ? Pourquoi tu ne fais strictement rien et le temps passe quand même ?

    Oh, bien sûr, il y a quelques trucs. J’ai relu Harry Potter. Dessiné des trucs, me suis laissée aller à des écrits plus souples, disparates, compulsifs. Il y a eu aussi ces moments assise sur le bord de ma fenêtre avec cette musique que j’adore, l’impression d’être sur le toit, et on s’y sent bien malgré la possibilité constante de tomber. Il y a un peu de vent, ce sont des moments doux.

    Mais c’est un tel brouillard, ce confinement. Je ne me fixe sur rien. Effrayant. Travailler sereinement est devenu impossible : quand je suis sereine, je ne travaille pas.
    Je redoute tellement le déconfinement mais j’aurais tant aimé reprendre les cours. Retrouver un cadre. La journée rythmée par les déplacements. Les ami-es avec qui on peut essayer d’extérioriser le stress s’iels ne suffisent pas à distraire. L’idée de reprendre était stressant pour la confrontation, mais aussi un tel soulagement : enfin je peux arrêter de passer la journée à essayer de me gérer. Enfin je peux me concentrer.

    Mais non.
    On va essayer de se raccrocher aux branches. Garder la face. Sauver l’essentiel. Je gère quand même un peu. J’essaie de pas faire baisser ce minimum encore davantage.
    Aujourd’hui sera sans doute aussi vide et confus qu’hier, mais c’est mieux que rien, j’avance un peu, il faut bien, ça ira. De toutes façons je ne suis pas seule. Avec un peu d’aide, ça passe.

  38. 29/04 :

    Aujourd’hui, on s’est serré les coudes entre ami.e.s de la classe. C’était éprouvant : un travail donné au dernier moment par une prof antipathique et tout sauf compréhensive. Du stress et de la fatigue, mais pourtant, c’était si doux. On était quatre en vidéoconférence. M. qui me rappelait que Snowball est une allégorie de Trotsky, moi qui envoyait des traductions d’Animal Farm à L. qui galère en anglais, et C. qui détendait l’atmosphère en nous montrant les feuilles de verbes irréguliers accrochées au dessus de son lit. Je me sens heureux, ça fait tant de bien de se dire que la solidarité peut traverser les écrans, que la distance est bien peu de choses quand on semble être quatre dans la même pièce, à rire, à boire des cafés et se donner du courage.

    Il pleut depuis quelques jours, mon amoureuxse dit que ça le berce la nuit et ça me fait sourire. Je bois mes cafés noirs en regardant le ciel gris. C’est un temps pour prendre la route et partir à Bruxelles. Rouler sous les torrents d’eau et arriver dans la ville sous le soleil, accueilli.e.s par les premières éclaircies. Ça fait quatre ans que je vois chaque début de printemps à Bruxelles. Les barbecues sur le balcon et les thés à la menthe me manquent. Avril prend doucement fin et ça fait tout drôle de pas avoir vu les toits de la ville cette fois-ci. J’attendrais l’été ou l’automne et j’ai hâte.

    Est-ce que c’est possible de se rappeler de quelque chose qu’on a oublié ? Je veux dire, dans nos os, dans notre chaire, dans chaque geste et inspiration ? Une personne m’a dit un jour qu’on avait une mémoire incroyable quand on était capable d’oublier. Moi, je ne veux jamais oublier. Je ne veux pas fermer les yeux, me taire, plier. Je veux soutenir le regard, retrousser mes lèvres, hurler. Je veux danser sans honte et ne jamais dissimuler ma colère.
    Je veux beaucoup de choses et pourtant. Je suis là, recroquevillé en moi-même. Je me répète que j’essaie de guérir, mais la vérité est autre. Je suis celle qui fuit, et j’attends un autre soleil pour poser mes yeux sur les tâches poisseuses au sol. Il y a un temps pour tout.
    Je n’ai pas à être sans cesse courageux.se et fort.e. Je peux aussi m’allonger au sol, chercher du réconfort et attendre. Merci à mon petit moi-même, c’est déjà tant de faire ça.

    Les 3 choses qui me manquent le plus : Bruxelles, me réveiller auprès de mon amoureuxse, attendre mes ami.e.s tôt le matin devant le lycée en fumant une cigarette.

  39. 29 avril 2020, troisième jour de reprise des cours (presque) éternellement confinés.

    Une langue d’analyse.
    Voilà le constat sur lequel je me suis arrêtée, lundi, rédaction de littérature, ou ce soir, en séchant sur l’amorce de mon dossier « Latinité et traitement des ruines dans l’art ». (Oui, bon, en gros je regarde la présence des cailloux qui restent de Troie et Rome chez divers peintres et auteurs.)

    Depuis le lycée, j’étudie largement la littérature et les langues. Pourtant, depuis un an peut-être, ligne après ligne, je me sens spoliée de tout élan littéraire, toute pâte artistique.
    Et, maintenant, enfin, comprendre : au lycée, on ne nous apprend que le français d’analyse.

    Ewenn me l’a dit : « Quand j’écris mon roman, j’ai l’impression de rédiger un exposé. »

    On décortique, on intègre un conséquent catalogue de connecteurs logiques, on structure, on rigidifie. Amorce, genre, courant, auteur, thème, problématique ; annoncer le plan, réannoncer le plan, développer le plan, rappeler le plan ; thèse, argument, exemple ; procédé, citations, analyse ; conjonctions de coordination qui saturent l’esprit. On articule la pensée à en désarticuler l’art.
    Au collège, je contenais à grand peine un style folâtre et syntaxiquement peu soucieux. Deux ans plus tard, je dois bien reconnaître que chacune de mes phrases a été méthodiquement domptée.

    Rigueur.
    Les langues anciennes n’apprennent que ça. Oh, bien sûr, en flânant dans le peu académique Vive le latin de Gardini, on commence à saisir qu’on traduit Ovide avec une langue plus souple que celle de Cicéron. Mais, au lycée, on ne parle pas encore de souplesse, de sensibilité – ou après la sonnerie, si l’on s’attarde assez longtemps. « Le latin est très précis sur les questions de concordance des temps », note Mme Van der S. Pour le moment : assimiler les règles.

    Rigueur, précision.
    Et vide.
    Voilà tout ce que me renvoie amorces et rédactions.

    Ou peut-être…
    « Rédigez une Métamorphose sur le modèle d’Ovide ».
    A trop de kilomètres de mon lycée, du regard de ma professeure, c’était le moment ou jamais.
    J’ai rendu ma rédaction avec un jour de retard. 1 500 mots. En recherchant une « plume » – comme, J*nautes, nous disions – marquée, personnelle. En recherchant la souplesse du style plus que la rigueur de la langue. Ça ne fuse pas encore. Mais j’ai trouvé quelque chose.
    Quant à la note…

    Des atrocités hantent mes cauchemars. Mes flashbacks me terrifient. Malgré la rigueur et la précision, je me perds dans mon latin, mon grec. Pour ne pas penser.

    « On veut tous partir et chacun ses raisons
    Martyre ou pas bref, pas de comparaison
    Chacun ses peines et chacun son mal-être
    Chacun son thème, chacun sa cause donc chacun sa lettre »
    – Diam’s, « Evasion », Brut de femme

    J’ai pas tes raisons, Mélanie, et seulement quelques peines communes aux tiennes, mais tu as raison. Moi aussi, j’aimerais bien partir.

  40. Mercredi 29 avril 2020.

    Les dimensions se confondent. Ce matin, je croyais qu’iels avaient disparu. Mais non. C’était juste une croyance. Et les croyances ne sont pas toutes des vérités.

    C’est la rentrée cette semaine. C’est compliqué. Il faut s’accrocher, ne pas perdre le rythme, ne pas perdre son sang-froid non plus, ne pas perdre de vue ce qui est raisonnable.

    Je ne vois plus ce qui est raisonnable.
    Mon sang a encore bouillonné.
    Je suis en désaccord avec le temps.

    Mais comment voulez-vous ? Je suis perdu. Je ne vois plus rien. Ça n’a pas de sens. Mon cerveau se perd devant mes feuilles de cours. Il se perd loin et c’est dur de le retrouver. Quand ce n’est pas devant mes feuilles de cours, c’est face au plafond, puis face au noir que m’imposent mes paupières, quand je ne fais même plus semblant de voir le réel alors qu’autre chose se déroule devant mes yeux. Je suis fatigué. Je voudrais me reposer. « Tu t’es déjà reposée, tu sors de vacances », me dirait-on.

    Mais mon cerveau ne se repose jamais.
    Mon cerveau grille.
    Les connexions sont mauvaises. Déséquilibrées. Ça fait tout péter. Et il n’y a plus que Najcha qui a la capacité de me calmer. De m’apaiser. De faire taire le grondement sourd et puissant des paroles acrimonieuses que je me sers en entrée, plat, dessert. Najcha redirige l’énergie des ouragans vers d’autres horizons. Najcha fait de la magie. Je l’ai peut-être déjà dit.

    Je ne parle plus aux ami.e.s. Je n’ai pas l’énergie. Je sais que ce n’est pas bien. Que je devrais faire autrement. Que je devrais faire des efforts, une fois de temps en temps. Mais je ne peux pas. Je ne peux plus. Écoutez-moi. L’énergie n’est plus.

    Je peins un tableau noir, mais ça va aller. Je sais que ça va aller. Que ça va passer. Les tempêtes finissent toujours par repartir. Et dans un jour prochain, je pourrai peut-être sortir.

  41. Mercredi 29 avril.
    Blog, Château, musiques, univers visuel, écritures, jeux… quelques projets et idées que le confinement aide.

  42. Jour 40 – Samedi
    Réminiscences d’adolescence : je suis pendue au téléphone avec mes amies, j’apprends que le confinement a provoqué une scission familiale chez J et chez O. C’est chacune sa manière : chez O, ce sont les pleurs et les cris, la guerre ouverte avec les parents – elle est comme ça, O. Chez J, c’est la guerre froide, les pensées moroses ruminées en solitaire. Je suis folle de ne pas aller les voir, elles habitent si près d’ici, je pourrais tout de suite m’élancer à la rescousse, de toute façon c’est la nuit, personne ne me verrait sortir. Pourtant, malgré les pleurs et les cris, les pensées moroses, J et O sont plus raisonnables que moi : jeanne, reste chez toi.

    Jour 41 – Dimanche
    Je ne sais pas ce que cet enflure d’Ed Phil, premier ministre premier du nom (mais quel nom ? Il a pour ainsi dire deux prénoms, ça a dû lui poser problème à l’école), va dire lors de son allocution de mardi, mais j’espère qu’il va parler un peu des bars, tavernes et autres pubs irlandais. Nom de nom, c’est la prohibition, les gens deviennent fous ; ils sont plus ivres que d’habitude depuis qu’ils ne peuvent plus se soûler au bar et freiner leur taux d’alcoolémie en gardant l’œil sur le montant de leur ardoise.
    Avec des jeux de mots et des jurons, ça devient plus drôle que la réalité, que je ne peux qu’imaginer de l’autre côté des murs de la maison, en écho avec les chiffres égrenés à la radio.
    Je me rappelle d’avoir vu des gens penser aux violences conjugales très vite, très tôt, je me rappelle de ces messages relayés dès les premiers jours du confinement. Mais je n’avais pas encore pensé au facteur aggravant de l’alcool du supermarché. Il y a les dames qui morflent et qui meurent, et il y a tous les gens qui replongent. J’aurais dû y penser plus tôt, avant les chiffres à la radio, quand Mutti a évoqué au détour d’une conversation ses patients qui « décompensent ». Elle a utilisé le verbe plusieurs fois, cette semaine. Aujourd’hui, sa tête était pleine de soucis pour une patiente que le confinement a fait rechuter dans l’addiction. Cette femme reste sans visage, sans identité, je ne sais rien d’elle. C’est simplement que nom de nom, les gens deviennent fous.

    Je considère vaguement l’idée de mettre sur pied un tripot secret dans la cabane de mon jardin, safe place où boire des cocktails dans la bienveillance en toute illégalité. L’idée est trop mauvaise pour me réconforter.

    Jour 42 – Lundi
    Je ne dors pas. Je sais qu’il va pleuvoir et je me suis dit que c’était une nuit à rester debout. Peut-être la pluie va-t-elle mettre à bas l’inertie flottante qui enveloppe les jours lorsqu’elle tranchera le ciel, perpendiculaire au sol, se précipitant vers la terre.
    En attendant la pluie, j’ouvre la fenêtre. D’abord, les grillons, coup classique, reflux de vagues sèches qui ne s’arrête qu’à la fin des beaux jours mais ne se remarque bien que lors des belles nuits qui les accompagnent. Puis l’oiseau régulier, à la note unique, ponctuel comme un métronome, bref comme un sonar de sous-marin. Vati croit dur comme fer que c’est une chouette – j’ai des doutes. Mais ce soir, l’oiseau sous-marin passe presque à la trappe derrière la voix d’un soprano qui, au contraire, fait tout pour se faire remarquer. Virtuose, virevoltant, guilleret, fier, il enchaîne les phrases en mettant un point d’honneur à les faire toutes différentes. Il aligne les staccatos d’une seule de ses notes d’oiseau, un gloussement mouillé qui jamais ne se fixe et s’interrompt brusquement, puis une autre interjection, plus mesurée et plus grave, du genre papa oiseau respectable.
    En tendant l’oreille pour le situer, je me demande s’ils ne sont pas plusieurs, mais je me dis que c’est déjà assez saugrenu de la part d’un seul individu de son espèce volante de s’attarder si loin dans la nuit.
    Je laisse la fenêtre ouverte et je recommence à m’éparpiller partout : je reprends ce carnet que Marie m’a ramené du Mexique pour écrire. Ce sera encore un bout à ajouter sur les documents Word où je tape les fragments de journal à retravailler, entre deux heures de tentatives infructueuses sur les cours de latin. Derrière le glissement du feutre sur le papier qui accroche, je distingue à peine les premières gouttes. La pluie. Si j’avais mes lunettes, s’il faisait jour, si je voyais dans la nuit, je distinguerais nettement le bord de ma fenêtre s’imbiber d’une nuance plus sombre, les herbes trop sèches du jardin ployer mais devenir plus souples.
    Les grillons se taisent vite, coup classique, tous des déserteurs, trop peur de ne pas survivre au Déluge miniature. Mais pour ma colombe de la paix, the show must go on, si j’avais mes lunettes, si je voyais dans la nuit, je suis sûre que je verrais tous les projecteurs du music-hall braqués sur elle, elle chante encore, elle redouble de joie. Je crois que je l’écoute longtemps. Je n’ai plus de repères sûrs comme l’oiseau régulier, tout n’est que variations de pluie et tourbillon du chant de la star de Broadway. Je finis par fermer la fenêtre. Je l’entends encore de l’autre côté du double vitrage.

    Jour 43 – Mardi
    Allô ? Cette nuit, je suis écrasée par la stupeur en sentant combien de hargne et de déception tu m’inspires soudain. Je n’ai plus un souffle d’air dans les poumons. Ecrabouillée, j’essaie pourtant de trouver les mots pour te faire sentir que tu es en train de déconner grave, ça y est, tu t’en engagé sur une pente où il vaut mieux s’arrêter vite avant de tomber trop bas, parce que c’est une de ces pentes dont on ne remonte pas.
    Mutti m’a appris que la star de Broadway est un rossignol. C’est tous sauf saugrenu de l’entendre chanter la nuit. Il revient d’Afrique tous les ans au même endroit pour y construire son nid, près du sol. La nuit, il chante pour attirer les filles. Le jour, il continue à chanter pour décourager les mecs de lui voler son nid, merde, les gars, faites un effort, trouvez-vous un autre coin, tout ce que je demande c’est de me poser dans ma maison de campagne. C’est la belle saison, j’ai besoin de me ressourcer, je crois que vous ne vous rendez pas compte à quel point le jetlag avec l’Afrique est épuisant – sans compter mes concerts le soir, j’y mets toutes mes forces, c’est ça la vie d’artiste. Alors vous comprenez bien que ça commence à me pomper sévère de vous crier dessus all day long.
    A peine as-tu raccroché que je m’exfiltre dans le jardin. Je compte bien sur ses vertus nocturnes pour me donner autre chose à penser. Rien à faire. Je me résous à essayer d’atteindre une autre voix au téléphone. Pas de doute, c’est une heure pour appeler Z. Je voudrais lui faire un petit sonnet pour lui dire que j’ai toujours traité sa confiance avec précaution, depuis le jour où elle me l’a donnée sans prévenir pour me parler (à moi, vraiment ?) de choses qui la tracassaient alors qu’on ne se connaissait pas encore beaucoup. Dans le dernier tercet du sonnet – celui où il est censé y avoir un changement de ton, une ouverture, une nouvelle donne – je lui dirais que j’ai envie de parler à mon tour.
    Allô ? Elle me prend par surprise : c’était la quatrième tonalité, je pensais déjà au répondeur. Bon : je suis loin d’avoir assez de talent pour improviser des sonnets au téléphone. Alors, on parle d’autre chose. Ce n’est peut-être pas plus mal. Un peu plus tard, quand elle me demande avec l’air d’une hôtesse de Lufthansa (si tant est qu’elles existent encore, les hôtesses, quand sera exterminé le méchant virus qui cloue au sol les gentils avions) ce qu’elle peut pour moi, j’hésite un moment. Je finis par lui annoncer qu’un rossignol incroyable s’est installé à quelques mètres d’ici. Je suis monomaniaque, mais c’est une telle star, j’ai envie de faire sa célébrité. C’est une réponse absurde, elle n’y peut rien.
    J’ai raccroché, je vais m’endormir mais je rajoute une couche. Je t’envoie le poème de la page 169 du recueil d’Apollinaire – « Un rossignol en mal d’amour »… Monomaniaque, c’est sûr. Mais pas si vite, clampin, je n’oublie pas que j’étais écrabouillée, je me souviens à quel point l’air manquait, combien j’étais déçue.

    Jour 44 – Mercredi
    J’ai renoué avec la spéléologie d’intérieur. Je fouille la maison, à la recherche de ce que j’ai oublié ou de ce que je ne connais pas. Je me rends compte à quel point j’aime les objets. Comme les enfants, j’aime surtout les petits objets. Comme les pies, j’aime ceux qui brillent. Comme les riches, j’aime le raffinement et la vieillesse. Derrière la boîte des bijoux de famille, je découvre un coffret en bois sombre incrusté de nacre qui collectionne ces quatre qualités. A l’intérieur, je vois d’abord une autre boîte. Ça me plaît – comme les enfants, j’aime les poupées russes. A l’intérieur de la boîte dans la boîte, un briquet à essence, lourd et terni ; c’est le deuxième que je déniche lors de ces explorations. Il tinte très fort lorsqu’on ouvre le capuchon. La pierre à briquet est un cylindre vertical, juste sous le capuchon. Une notice très vieille m’explique comment recharger l’essence, et précise que le briquet doit être entretenu avec une peau de chamois. Les initiales de J sont gravées sur la tranche – ce sont aussi les miennes. La pierre frotte, l’étincelle se libère mais la flamme ne jaillit pas.
    Poursuivons l’inventaire de la boîte :
    – une minuscule paire de gants de résille blanche
    – une montre d’or au cadran rond, pas plus grand que mon ongle d’auriculaire
    – plusieurs colliers emmêlés.
    Ce sont les initiales du père de Vati sont gravées sur la tranche du briquet, mais je ne connais aucun de ces objets. Je n’ose pas démêler les colliers, je n’ose pas lui demander. Il s’est toujours ingénié à enfouir très profondément une grande partie de son histoire. Ce qu’il y a de plus intime, ce qu’il est seul à connaître. J’aurais aimé l’aider à vider l’appartement de ses parents. Les objets auraient été moins muets que lui.

  43. mardi 28 avril.
    Je n’ai pas envie d’écrire quoique ce soit là tout de suite maintenant ici ni ailleurs.
    Mais je vois la Lune, son arc dirigé vers nous.
    Elle me voit aussi.
    Et d’ailleurs, on échange des clins d’oeil.

  44. Mardi 28 avril

    Le confinement, c’est comme un cauchemar trouble dont on ne se réveille pas. Je vois les horreurs que subissent les autres, ces femmes que l’on tabasse, ces jeunes que l’on jette dehors, puis tous ceux qui crèvent de faim, mais tout est flou.

    Je ne vis pas. Je regarde. Je ne ressens plus. Je ne veux pas ressentir.

    Ressentir, c’est laisser la détresse s’emparer de moi, et je m’y refuse. Je ne peux pas céder maintenant. C’est impossible. Alors j’inspire, j’essaye de travailler, d’écrire, de me changer les idées, mais je n’y arrive pas.

    Je voudrais que tout redevienne comme avant. Mais rien ne sera plus jamais comme avant, et je ne suis plus assez enfant pour croire à ce genre de mensonges. Y’en a qui parlent du monde d’après, de tout ce qu’on va réparer, mais le monde, il est aux mains des mêmes personnes, et j’ai peur que le monde d’après soit pire que le monde d’avant.

    Je ne veux pas ressentir. Mais je ressens, par bribes. Aujourd’hui, j’avais un cours d’Histoire, j’ai gratté tout ce que disait la professeure sur la Chine, mais je n’en avais rien à faire. Travailler, c’est toujours mieux que de penser.

    J’ai trop de temps pour penser. Je ne veux pas penser. Je ne veux pas ressentir.

    Ma poule est morte il y a quelques jours. Je n’ai pas pleuré, ou alors un tout petit peu. Il ne fallait que mes frangins me voient céder. Le confinement, c’est comme un rêve pour eux. Pénible, mais surmontable. Je ne veux pas céder à la détresse, parce que ce serait les voir céder à la panique.

    Ils croient encore aux mensonges, aux « tout ira bien ». Qu’est-ce que j’ai pu répéter cette phrase avant ! Comme elle me paraît vide de sens, maintenant…

    Tout a un goût de cendre.

    Ma poule est morte, et je n’ai pas pleuré. Mais hier soir, je me suis laissée aller, j’ai ressenti. Trop ressenti. Sangloter fait du bien, mais c’est un plaisir coupable. Je n’aurais pas dû. Il faut garder la tête haute. Pourtant, je suis malheureuse. Je voudrais que tout se passe au mieux, mais mieux, ça ne veut pas dire bien.

    Je me sens seule.

    Je travaille, ou plutôt j’essaye de travailler, j’écris mais ce que j’écris ne me plaît pas, et Cassis n’avance pas. Je pourrais parler à mes amis, mais je ne suis plus vraiment sûre que cela me fasse du bien de le faire.

    On s’engueule et on s’insulte, toujours pour rire, mais ça ne me fait plus rire du tout, et je ne pense pas qu’ils puissent comprendre ça. Les gens n’ont pas envie de mauvaises nouvelles, de se morfondre. Ils veulent s’amuser, ils ne veulent pas m’entendre avouer que je me sens mal.

    J’ai songé ce matin à leur partager le lien du journal des confinés, mais je pense qu’ils se moqueraient de moi. On ne s’amuse pas des mêmes choses, et je ne veux pas avoir à subir leurs moqueries.

    Au final, aujourd’hui je passe la majorité de mon temps à bosser sur une base de données de produits alimentaires libre, et à travailler sur la Tour du Château. On vient d’ouvrir le front des Terres de Sables, et il y a encore tant à faire… C’est là où je me sens un peu heureuse.

    J’ai peur de m’enfermer dans un univers qui n’existe pas. Le Château a beau avoir cent mille pièces, je reste confinée, que ce soit sur la Tour ou chez moi.

    Pourtant, je me sens un peu mieux depuis que j’ai découvert cette petite page d’internet. Les gens ont toujours des mots aussi beaux. On a grandi, mais je reconnais des pseudos, certaines plumes… Ça fait du bien d’être de retour à la maison.

  45. 27/04 :

    Je relis compulsivement Harry Potter.
    Je ne suis définitivement pas passionné.e par Hernani.
    J’aurais mieux fait de garder mes chocolats de Pacques pour maintenant.
    La valse, opus 64 no 2, de Chopin et la voix de Lou Reed m’apaisent.

    Les trois choses qui me manquent le plus : la pluie sur mes épaules, dessiner pendant les cours, danser.

  46. Lundi 27 avril…
    Où j’apprends que je, et mes collègues, allons sans doute rester confinés jusqu’à… fin juillet.

    Que les salariés de l’entreprise ne seront jamais plus de 250 tous en même temps, que les locaux vont être « adaptés » pour que ceux qui y retourneront respectent deux mètres de distance.
    Je n’élargis même pas ici tout ce qu’on entend chaque jour aux infos.
    C’est de la science-fiction. C’est de la science-fiction. C’est de la science-fiction.
    Un enfant d’aujourd’hui n’a pas de référent pour comprendre que le monde dans lequel nous sommes aujourd’hui est… sans précédent.

    Après réflexion : et les enfants qui ont vécu la Peste Noire ? La Tuberculose (ma grand-mère, enfant, a perdu ses parents, ses frères et sa grande soeur de cette épidémie)
    Et les enfants qui ont vécu la guerre ?
    En fait, tout est normal, notre monde est un monde de science fiction.

    La réunion vidéo à laquelle j’assiste avec mes collègues, depuis mon salon, pieds nus et une marmite de légume qui cuit dans la cuisine, c’est également de la science fiction. On parle du psychisme de ce qui nous arrive, simplement du point de vue travail. Réinventer le fait de ne plus travailler ensemble, d’arrêter des projets. Faire le deuil de nos réu café, cantine, de se voir pour échanger des idées, faire avancer des projets. Juste ce qui fait l’essence d’avoir un travail.
    Et l’angoisse de fond du monde toujours plus incertain et dangereux, trumpien, chinois, poutiniste dans lequel nous nous avançons.

    Mes papis, mes mamies… qu’auriez vous pensé de ce que nous vivons là, vous qui avez connu à la fois deux guerres mondiales, l’arrivée de la télé N/B puis couleur, du téléphone, du Concorde, de la bombe atomique, de l’Urss, des hypermarchés, des cancers qu’on peut détecter, de l’Homme sur la Lune, de l’espérance de vie qui augmente ici et pas là…

    Plus que jamais, aujourd’hui, c’était encore de la science-fiction…
    http://fixxions.fr/categorie/sf-avant/

  47. 26/04 –

    Voir des hommes pleurer m’énerve. C’est nul et ridicule de penser ça, la vulnérabilité c’est une jolie chose. La masculinité toxique est partout et mon petit cerveau n’y a pas échappé. Il va falloir que je prenne un peu de temps pour déconstruire tout ça.
    Aujourd’hui, une abeille m’a foncé dessus et s’est posée sur mon oreille. Je n’ai pas vraiment apprécié cette petite aventure, mes oreilles ne sont pas des terrains d’atterrissage pour abeilles.
    Demain, les cours à la maison reprennent. Je me lèverais tôt et j’essaierai de travailler mes 4 heures dans la matinée. Je n’ai pas l’impression que quoi que ce soit en ce moment n’ai de sens. Je voudrais sortir et courir dans la nuit. L’air frais des heures tardives sur mes épaules me manquent, les chauve-souris aussi. Je pense aux soirées de l’été dernier sur la plage. La nuit, le sable, les rires, l’eau tout près de nous. J’aimerais nager. J’aimerais m’allonger sur le sol. J’aimerais rire, salir mes chaussures, croiser un regard, me perdre, avoir mal aux pieds. Je voudrais danser.
    Je voudrais un sommeil apaisé, des bonbons à la violette, le vent dans mes cheveux.

    Je devrais profiter de ce temps. Je devrais me lever avant le jour et attendre le soleil. Je devrais ranger mes dessins qui traînent sur le sol et qui vont s’abîmer. Je devrais regarder la fin des ailes du désir. Je devrais lire des poèmes.
    C’est si étrange de vivre au ralenti comme ça.

    Les trois choses qui me manquent le plus aujourd’hui : faire du cerf-volant, mon amoureuxse, m’allonger dans l’herbe.

  48. Reçu jeudi 19 h 34
    « faut que je te parle d’un truc sinon »
    « assez primordial »
    en deux messages

    C’était une bonne journée jusque-là, ça s’est passé comment jeudi ?
    J’ai quitté mon lit quand le soleil m’a réveillé. J’ai traîné en bas, mis de la musique dans toutes les pièces. J’ai accompli des tâches nécessaires peut-être. Réellement ? Je ne sais plus. La journée est passée comme les autres en confinement : vite, dans une sensation de flottement. Je me sens flotter depuis un mois. C’est agréable, je me laisse porter.

    19 h 34, deux messages. Juste avant, quelques sms de convenance de sa part pour répondre à une conversation antérieure, mais surtout, surtout, 4 jours de silence. Du dimanche 19 au jeudi 23. Rien.
    les deux messages déposent un poids au fond de mon ventre. Je sais dans ma tête, ça s’est déjà passé des années auparavant, je connais déjà, je sais ce qui va arriver. Bien sûr ça me surprend quand même. Je suis groggy, alors j’essaye d’écrire des réponses sans failles, pour faire comme si j’avais encore le contrôle sur moi-même. Celles qui partent sont trop propres, trop froides, laisse pas la colère monter ! je refuse la colère, je me domine un peu. Je m’excuse quand même.

    Tard dans mon lit, j’étouffe de l’orage, je croule sous mon impuissance. Je réussis à dormir. Le lendemain, vendredi, sentiment d’aller mieux. Mes ami.e.s mettent des mois à pouvoir dire « je me sens mieux » quand ça leur arrive. J’ai de la chance.

  49. Dimanche 26 avril

    Comment déconfiner le 11 mai ?
    L’école en mai ou en septembre ?
    Des milliards pour Renault et Air France, sans conditions ?
    L’abandon des prétentions environnementales ?
    Ce fils de pute de Eric Woerth, sarkofilloniste notoire, inquiété (comme son gang) par la justice… qui exprime son sentiment personnel :
    –  » Limiter la dépense publique, améliorer la rentabilité des entreprises »

    Comment imaginer le 16 mars, qu’on en serait là aujourd’hui ?
    La colère, sinon la peur.
    Moi, je veux juste pouvoir partir quelques jours voir l’océan.
    Ce dont j’ai envie, là, c’est de l’orage. Un horizon, de gros nuages qui montent, des odeurs qui montent de la terre, de l’océan, de la forêt. La lumière qui change, les sons qui s’éteignent à l’approche de l’électricité en colère qui s’approche.
    Le ciel, la mer, les arbres, une petite cabane.
    Montalivet et rien d’autre.

  50. A 7h, Iéna me réveille pour sortir de la chambre. Ma faute : j’avais laissé la porte fermée. A 8h30, mon réveil sonne. Je l’éteinds. Je fais 5 pas hors de mon lit pour éteindre le réveil de 8h35. Je retourne dans mon lit. Je commence à dérouler le planning de la journée dans ma tête : endomorphismes puis proba, et peut-être un peu de calcul diff ? Je pose la tête sur mon oreiller. Je relève ma tête, 2h ont passé : il est 10h. Iéna est revenue dans son nid, la petite boule de poil. Petit sourire au lèvre, je me rallonge… 12h15. 12h30, l’appel à table : encore endormie, comme sous morphine, je ramasse un pull et un jogging, je descends.

    13h, on a fini de manger. Je suis toujours pas réveillée. Je dois travailler. Je veux pas travailler. Je veux dormir. J’ai déjà trop dormi. Alors j’attends. Que la journée passe. Jusqu’à ce que ça n’ait plus de sens de faire l’un ou l’autre.

    C’est joyeux, la vie en confinement, tout de même.

  51. Samedi 25 avril.

    Je construis ma Tour rouillée au milieu de la baie sauvageonne, sur les restes toxiplastique de roches expérimentales. Elle ne sera pas habitée, sinon par des algues inhumaines, et des organismes qui défient l’imagination.
    Pendant ce temps, j’entends qu’on va donner des milliards à des entreprises qui construisent des voitures et font voler des avions.
    Bien.
    Bien.
    Bien.

    Ma tour rouillée est peut-être prophétique. Elle s’élèvera dans la baie de Seine, sur les restes d’une cathédrale qui aura fondu avant même de pouvoir être moderniréparée.

  52. 25/04, jour je-sais-pas-combien-de-confinement, toujours dans ma maison.

    Je n’ai jamais aussi peu usé mes chaussures et autant usé ma chaise de bureau que pendant ce confinement. J’ai un peu du mal à me dire que ça fait 40 jours que je suis enfermé. Bien sûr, j’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne suis pas sorti dehors, mais pas une aussi grande éternité quand même. Là, comme ça, j’aurais dit que ça fait juste deux semaines que ça a commencé, mais c’est sans doute parce que les jours se ressemblent énormément, ça fausse mon rapport au temps.
    Aujourd’hui, j’ai continué de recopier mes rêves d’octobre dernier. Je me suis rendu compte que dans mes rêves j’aime les mandarines, ce qui n’est pas du tout le cas dans la réalité. Par contre, je mange autant de pâtes crues dans mes rêves qu’en vrai et ça m’a fait sourire alors j’ai été cherché des spaghettis furtivement dans un des placards de la cuisine.
    Depuis le début du confinement, je me rappelle beaucoup moins de mes rêves, mais je fais aussi beaucoup moins de cauchemars. Dans les quelques uns que j’ai noté, ce qui est drôle, c’est qu’il y a toujours des petites références à la quarantaine. Par exemple je vais dans une boulangerie et je panique parce que personne ne respecte le mètre de distanciation, ou alors je suis à Bruxelles et les gens applaudissent et chantent aux balcons.

    J’arrive pas à faire grand chose en ce moment. Il suffit de voir l’état de ma chambre pour comprendre que je trouve pas l’énergie de ranger quoi que ce soit. Tant pis. Je dirais que l’important c’est que je m’habille chaque jour, que je continues à perdre aux cartes contre papa et L. et que j’écoute beaucoup de musique aussi, et ça c’est chouette.
    Le soleil est en train de doucement tomber sur les tuiles oranges par la fenêtre. Je pense à E. . Est-ce que la glycine du jardin de son voisin est toujours aussi belle ? J’ai hâte que tout ce drôle de confinement soit fini pour retourner l’écouter jouer du piano et boire un thé avec lui.

    Les 3 choses qui me manquent le plus aujourd’hui : jouer aux cartes devant le lycée en fumant des cigarettes, le bruit du TGV qui passe, la mer.

  53. samedi 25 avril

    j’ai envoyé des centaines d’hommes à la mort. Par orgueil, par pari, par désoeuvrement, par légèreté.
    Certes j’ai été trahi, mais… d’où me vient ce droit de demander à mes troupes d’aller se jeter contre les remparts d’une forteresse inviolée depuis toujours ?
    La question me hante, quand je vois ce qu’il reste de mes combattants et que je vais devoir envoyer la semaine prochaine vers un autre front, un autre château. J’ai promis à S. et B. de les aider et je ne peux les décevoir. C’est mon triste destin, me soucier du sort de mes soldats et à la fois de celui de mes pairs.

  54. Jour 37 – Mercredi

    jeanne, fais un effort.
    Codéine : 1/6 morphine.
    Héroïne : 2x morphine.
    Fentanyl : 100x morphine.
    Carfentanyl : 10 000x morphine.
    Quelles choses étonnantes j’apprends avec ce cours sur la géographie des drogues. Je ne retiens pas grand-chose mais les chiffres sont spectaculaires, les articles sont dramatiques, les faits sont terribles. Je navigue d’un pays à l’autre avec l’impression poisseuse que ma curiosité n’est pas différente de l’impulsion morbide qui nous pousse à nous arrêter au bord de la route à côté des accidents de voiture. Je ne pourrais être plus admirative et plus écœurée de nous. Nous connaissons assez nos corps pour annihiler la douleur des cancéreux en phase terminale ! Et nous sommes assez rationnels pour tendre des pièges où les gens pourront se reclure eux-mêmes, devenir fous et mourir en-dessous de la dignité, tant que ça rapporte, tant que ça nous tente.

    Dans le reportage d’aujourd’hui, cette femme qui avait accepté de participer à la campagne promotionnelle des médicaments opioïdes menée par le labo pharmaceutique de l’enfer dans les années 1990. À cette époque, elle sourit, elle n’a plus mal au dos grâce aux médicaments, elle joue avec ses petites-filles dans la piscine. Vingt ans après, plus de sourire, plus de médicaments parce que plus d’argent, plus de petites-filles (parce que la famille a coupé les ponts, parce que plus d’argent et trop de médicaments). Et bien sûr, plus de piscine.
    Elle dit qu’à l’époque, elle venait d’acheter la maison. C’était son rêve, d’avoir une piscine. Elle se rappelle qu’on doit en voir des images dans le spot publicitaire.
    C’était un rêve si banal. C’est une femme qui ne fait pas de vagues – elle n’en aurait pas fait en se hissant et en se maintenant tout en haut de ses rêves, elle n’en a pas fait en ruinant tout ce qui lui était cher pour quelques comprimés. Je pense à la fin de Requiem for a Dream, à cette scène où la mère reçoit sur le plateau du jeu télévisé le super cadeau, et où son fils vient la serrer dans ses bras. Les rêves banals, ça me casse en deux. Jour __, je ne m’en relève pas.

    Jour 38 – Jeudi

    Quatorze heures trente. Les insectes s’affolent sous le soleil. Mutti les contemple en déjeunant avec moi sur la terrasse. Si ça ne tenait qu’à elle, on mangerait sans doute ici tous les jours, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Elle laisse son regard se promener, son verre suspendu dans sa main : elle observe d’un œil alerte les lianes de la bignone qui ne vont pas tarder à envahir l’auvent, l’agitation des pollinisateurs près des lavandes, les remous de la piscine qui a perdu quelques centimètres d’eau – elle se sera évaporée, un remplissage au tuyau d’arrosage sera nécessaire. Parfois, elle se lève sans un mot pour aller observer de plus près ses semis ou pour prendre une photo du massif. J’aime Mutti quand elle est ainsi impliquée, empressée.
    Ce n’est pas à cela que je pense, ce midi. Un nom de famille évoqué dans la discussion m’a accroché l’oreille. C’est un nom que je ne connais mais qui n’est personne. C’est une de ces familles qui ont fait partie de mon paysage depuis que j’habite ici, au même titre que le rond-point de l’école primaire et l’angle de la rue du centre de loisirs. Morose, je pense à tous ces gens de mon âge qui sont revenus comme moi se confiner ici. C’est l’enchevêtrement subtil et toujours renouvelé des gens qui vivent autour de nous, la broderie compliquée sur laquelle nous avons droit à un motif à côté de tous les autres, qu’on le veuille ou non.
    « Et leur fille, c’est Lucille ? Oui, je me rappelle, la voisine de Théo. Quoi ? Mais non, elle ne s’est pas suicidée – Théo a une voisine qui s’est suicidée, tu es sûre ? Pas possible. En tout cas, c’était pas Lucille, je la voyais au lycée. Je me souviens, on faisait de la natation synchronisée dans le même groupe quand j’avais dix ans. C’était la grande copine de Daphné, Lucille – je me demande ce qu’elle devient, d’ailleurs, Daphné. Quelle idée, de s’appeler Daphné. Ça fait vraiment, je ne sais pas, Grèce antique. Bref, il y avait vraiment du monde à ce cours de natation synchronisée ! Figure-toi que Leena y était aussi, on a dû passer toute l’année ensemble, mais on ne se connaissait pas, bien sûr, c’était avant qu’on devienne copines en seconde. » Je pourrais continuer comme ça un bout de temps. Ces informations prennent encore une place trop importante dans mon cerveau. Quand je vivais encore ici – il y a quelques mois à peine, tout le monde connaissait un pan de la tapisserie. Elle prenait une place vraiment importante, dans ma vie. C’est peut-être une lubie commune à tous les ados. C’est sans doute aussi la province. C’est parce que je connais Daphné, le rond-point de l’école, Théo, le centre de loisirs depuis que je suis enfant.
    Je suis morose de sentir qu’il y a une part si grande de moi sur cette tapisserie mais qu’avec un peu de recul, elle commence à me devenir étrangère.
    Le sucre attire les fourmis. Pourvu que la saison des fraises dure à jamais, je ne m’en lasse pas.

    Jour 39 – Vendredi

    À quel point faut-il que le corps change pour faire changer un tatouage d’aspect ? Revient-il à la normale quand le corps se reforme comme avant ?

  55. Jeudi 23 avril.

    Quand un puissant (riche, influent, modeleur du monde etc.) veut continuer à l’être, ou du moins refuse de changer des conditions qui pourraient améliorer le sort du plus grand nombre, moins puissant que lui…. jusqu’où doit-on le laisser agir ?
    Par exemple, là. Le coronavirus fait s’effondrer l’économie. Il va falloir la refinancer, l’aider pour repartir comme avant. Sauf que le comme avant était pas mal rempli de salopard sans scrupules à produire, commercialiser, répandre du gros toxique, pour nous les humains, et pour l’environnement.
    Le puissant, qui produit, commercialise, répand du toxique… on va vraiment le laisser faire ?
    Quelqu’un ici connaît quelqu’un qui travaille dans le toxique ? Y a t’il un moyen d’entrer en relation avec ce virus là ? De lui expliquer comment il va devoir changer ? Le risque à ce qu’il refuse de changer son mode de fonctionnement toxique, c’est la grande violence que cela va entraîner. A mon niveau, je refuse que ce virus là soit refinancé. Pour moi le temps de la discussion (pourquoi c’est pas bien d’empoisonner des enfants etc.) est terminé : essaye t’on de discuter avec le coronavirus ? Non ? Bon bin pourquoi discuter avec des virus qui empoisonnent l’air, l’eau, la nourriture, les enfants etc.

  56. Mercredi 22 avril

    C’est idiot de s’être mis en tête d’écrire chaque jour un truc ici. Je n’ai pas grand chose à dire en général, mais se forcer soi même à l’écrire, puis à l’exposer ?
    Alors bon, je pourrais aussi ne pas le faire.
    Mais du coup, je casserai cette routine du confinement que je me suis fixée. Et au fond de moi, il y a un truc qui ne serait pas content. Alors, bon. J’écris.
    Encore un jour où j’ai écris quelquechose. Tiens, demain, je parlerai de Julien Gracq. C’est bien ça, de se dire ce qu’on va écrire le lendemain, ça évite de se demander au moment où on va écrire, tiens, qu’est ce que je vais écrire.


    voilà voilà voilà.

  57. Mercredi 22 avril 2020.

    Les mots ont disparu.
    Je ne sais plus écrire. Je n’ai plus ces élans passionnés qui me prenaient toutes mes journées et me faisaient écrire des volées de pages, qui s’envolaient au gré du vent. Je ne sais plus écrire. J’ai perdu mes plumes, j’ai perdu mon encre, même mes doigts ne savent plus. Ils sont perdus. Les feuilles sont abîmées. La machine est cassée.

    C’est triste.
    Mais je crois que je me trompe quand je dis que les mots ont disparu. Cette assertion n’est pas tout à fait exacte. Il s’agit de mes mots. Mes mots ont disparu. Pas les mots. Les mots sont toujours là, c’est juste que je ne sais plus les capter, plus les attraper, plus les caresser doucement pour en faire du velours en papier. Je ne sais plus. Je ne crois pas. Je ne crois plus.

    Je sais le faire avec plus ou moins de dextérité lorsqu’il s’agit de tranquilliser son esprit et de lae faire voyager. Je trouve chacun de mes résultats médiocres. Fades. Si peu témoins de la vraie vérité, le pléonasme qui anime encore mon esprit et me fait croire en l’espoir. Tout est pâle et sans couleur. Je ne sais plus restituer mes sentiments. Je manque de mots. C’est affligeant.

    Voilà.
    Alors j’ai arrêté d’essayer, et au lieu de prendre ma plume, j’ai pris mes couleurs, et j’ai dessiné. Et là, et là ! Quel florilège. On ne sait plus m’arrêter. Je dessine. À tout va. Des plantes, des arbres, des fleurs. De quoi remplir la panoplie de planètes que j’expose dans ma tête. De quoi façonner Oulvesou, de quoi façonner Leliel, de quoi façonner Phospholÿs, de quoi façonner les Planètes Bleues. De quoi faire rêver la personne que j’aime tant. De quoi l’emmener en voyage.

    Je me sens un peu inutile. On me dit que ce n’est pas le cas, alors je continue. Mais c’est difficile. Je n’en peux plus d’être enfermé.e. À force de ricocher dans ma tête, les rêves et les mauvaises choses s’infiltrent encore plus profondément dans les tissus de ma chair. Voilà que je me souviens des mauvaises atmosphères de mes songes. C’était mieux quand je les oubliais. Je me sens tomber en ruines et ça fait peur.

    Petite Ewenn a peur que son âme s’effrite et que son esprit tombe en décrépitude. Les interrogations se dressent, fortes, nombreuses, impressionnantes, comme de vastes ombres qui me recouvrent et étouffent la lumière. J’ai peur, je vois s’aligner les jours passés dans l’horreur et je me demande si un jour tout cela se stoppera vraiment.

    C’est le monde à l’envers. Bienvenue au pays.

    Tout n’est pas noir, fort heureusement. Mes plantes sont lumineuses, et Najcha l’est bien plus. Mon cœur n’est pas tout seul. Il arrive à vivre, et un jour, il arrivera à voler.

    Je ne sais pas si la personne concernée verra ce message, mais si je devais créer un Horcruxe, je prendrais un feutre. Qu’est-ce que ça ferait, si l’on dessinait avec ? Toutes ces feuilles imprégnées d’une partie de mon âme… La question m’a semblé intéressante.

  58. 22 avril 2020, J – j’ai enfin cessé de compter.

    « Si vous voulez des textes, des exercices, des suggestions de lectures, de documentaires… dites le moi, je vous en enverrai. » – M. Van der S., vingt-quatre heures après nous avoir envoyé des scans de treize livres différents sur les relations de Rome avec la Grèce, veille de vacances.
    Elle ne lâche rien. Ni personne.
    M. Van der S. nous envoie des versions à 2h53 du matin.
    M’écrit des plans sur la comète par mail pour parvenir à reprendre contact avec T., latiniste mutique dont les cheveux cachent perpétuellement le visage. Qui ne parle à personne, jamais. Dont j’ai dû apercevoir les yeux trois fois.
    T. n’a vu ni répondu à aucun de nos messages.
    Il s’est coupé les cheveux.
    Elle me demande des nouvelles d’O., qui partage un ordinateur à demi fonctionnel avec sa mère malade, débute le latin, et à qui les écrans provoquent d’intenses migraines.
    Peut-être devine-t-elle que cela me fait du bien, à moi aussi, de recevoir ses exercices de thème après un toujours aussi lumineux Ave discipuli.

    Enfin, si : parfois, M. Van der S. lâche. C’est ce que je remarque, après une semaine de mutisme de ma messagerie, en recevant un message plein de joie, de textes latins et de récits de jardinage. « J’ai été très paresseuse », glisse-t-elle, et son petit rire, fantôme, me résonne en tête.

    Les professeures de latin sont des étoiles. L’idée m’effleure chaque fois qu’E. J. m’écrit – que ce soit en réponse aux récits désespérés de mes flashbacks (1:30, heure des insomniaques) ou à des planches de dinosaures à l’aquarelle (16:30, heure du goûter). Elle m’a comme recueillie à tout juste douze ans – rosa rosa rosam – et rayonne sa bienveillance dans ma vie depuis, rosae rosae rosā.
    Juste avant le confinement, nous devions prendre un thé ensemble. La déception d’une occasion manquée a l’amertume de la bergamote.
    Proposition matinale : « Ton portrait de Sappho est splendide ! Je te l’échange contre un Budé. »

    Les Budés, ce sont ces imposants livres jaunes ou rosés, qui renferment mes rêves de jeune latiniste-helléniste. Voir sa traduction, sa préface, ses notes publiées, voilà la consécration fantasmée de l’aspirant chercheur en sciences de l’Antiquité.
    Les Budés, on ne les trouve pas si facilement. Chers, et discrets. (Dans un élan gauchiste, cependant, les Belles Lettres ont pris, il y a une quinzaine d’années, le train raté un demi-siècle plus tôt, en choisissant la popularisation d’éditions bilingues des œuvres antiques par la création d’une collection de poche. On les remercie bien fort.)
    J’en ai deux. Les premiers livres de l’Iliade et de l’Enéide, usés par les études de générations précédentes. Ce sont les présents respectifs d’E. J. et d’un autre – les deux enseignants qui m’ont poussée vers les langues anciennes.
    J’aime les symboles. Ces livres là en font partie.

    À écrire : thèse sur la luminosité des professeures de latin.

  59. Jour 36 – Mardi

    Une semaine de trou dans mon journal. Je ne sais trop ce que j’ai fait. J’ai écrit partout sauf ici, j’ai lancé des pistes vers le monde entier mais je n’ai pas continué celles qui étaient déjà creusées. C’est plus facile d’écrire aux autres qu’à soi : quand on est seul à se lire et à se relire, ça saute aux yeux, qu’on ne parle que de soi.
    Je regrette ce trou d’une semaine : au moins, si j’avais écrit tous les jours, j’aurais eu plus de temps pour m’habituer au compteur qui augmente. Écrire « jour 36 », aujourd’hui, ça m’éberlue, ça m’hallucine, ça me sidère. Les chiffres se séparent de leur sens : « jour 36 », les notes des contrôles qui s’amoncellent en ligne mais après tout c’est les vacances et j’ai tout oublié, les dates d’anniversaires. Le prix du pétrole, aujourd’hui : « moins que zéro ». Bien sûr, la radio m’a expliqué, mais une trace de l’hésitation première subsiste. Me voilà, au jour 36, traversant le monde avec perplexité comme un scientifique qui fait un saut dans le temps.

  60. Jeudi 21 avril.
    La piste du Château se précise. Il a reçu une lettre étonnante lui attribuant la propriété, et il est chargé de s’y rentre sous les plus brefs délais. Habitant des fins fonds du quartier électrique, il n’a pas l’habitude de voyager. Ni les moyens. Ni même l’envie…

  61. Lundi 20 avril.

    Le ciel est vide. L’avion, à moitié. On décolle pour l’autre côté de la planète. J’ai perdu le rythme, après un mois de reports de mission. C’est beau ici. Comment ai-je pu considérer que c’était routinier. Je ne veux pas atterrir, j’aimerais rester confiné dans mon cockpit. Ne pas se poser, pas plus qu’un goéland en tout cas.
    Le soleil se couche sur ma gauche. Arturo amène la collation du soir, avec un petit verre de sa réserve. Loin en dessous, l’océan scintille une dernière fois avant de rentrer dans la nuit. Ici, il n’y a pas un nuage, les étoiles brillent fort, elles m’appellent. Je frissonne de plaisir.

  62. Dimanche 19 avril.
    C’est la fin des vacances.
    Et voilà une histoire écrite lors d’un cadavre exquis, ce week end…

    Il y a fort longtemps vivaient, dans un royaume éloigné, un assassin, une géante et une fille de joie.
    Ange était le nom de l’assassin, Gignola celui de la géante et Zac la fille de joie.
    Tous trois vivaient à l’écart du monde au plus profond d’une noire forêt.

    Un matin, alors qu’ils s’apprêtaient à vaquer à leurs occupations respectives, une présence se fit entendre, comme un froissement discret dans les feuillages.  » Qu’est ceci ? », s’exclama Gigi qui avait l’oreille fine, Homme ou bête ?

    Ange pensait que c’était une créature malsaine dotée de pouvoirs. Pour Zac, c’était une petite biche qui se serait égarée. Et pour Ginola qui était méfiante sur les petites créatures (car elle avait lu l’histoire de Goliath), c’était un berger.
    Chaque année il y avait au moins un humain qui passait près de chez eux, soit ils le tuaient, soit ils se cachaient.

    Zac, qui était la plus lettrée, mit en garde ses comparses en leur rappelant le mythe de Diane et Actéon : même s’il s’agissait d’un animal, cela avait pu être hier encore un être humain.
    — Ou à l’inverse un animal hier et un humain le lendemain, répondit Gigi, vexée.
    Ange, lui, ne disait plus rien, mais sembla soudain très intéressé par les différentes caches qu’offrait la forêt.

    Et elles étaient nombreuses ces caches ! Le monde-racine, sous l’arbre des Pères. Les petites grottes bordant la rivière du Lysan. Et… bien sûr, le grand gouffre, au coeur de la forêt.
    Ailé, rampant ou bipède, tous les habitants de la forêt connaissaient cette fantastique faille qui, les soirs de grand vent, déversait vers le ciel un flot de clameurs déchirantes.
    Tous la connaissaient, mais personne ne savait ce qu’elle était. Il n’existait aucun récit crédible sur la réalité de l’existence du gouffre et de ses tréfonds.

    Ange avait tenté, enfant, une descente dans le gouffre. Mais les escarpements, la friabilité de la roche, l’air, acide, et l’obscurité, avaient rapidement abrégé son aventure.

    Et si le moment était venu de…

    Ange se retourna vers ses deux compagnes :
    – « Je crois qu’un peu d’exercice nous ferait du bien ».
    Les deux autres firent la moue.
    – Si si j’insiste… Gigi, la bière t’arrondit et toi Zac, ily a bien longtemps que tu n’as pas eu un client à te mettre sous la main. »
    Alors qu’ils protestaient, Ange leur exposa son idée.

    – Ce bruit…. Je l’ai déjà entendu. ça vient du gouffre. Il est temps que quelqu’un apporte un éclairage un peu solide sur ce qui vit là dedans vous ne croyez pas ? »;
    Zac fit non de la tête, Gigi acquiesca, mais l’une et l’autre n’avait aucune envie d’aller voir ce qui vivait au fond du gouffre.

    Mais la volonté d’Ange était telle que quatre jours plus tard, les trois compagnons, munis de corde, de vivres, de torches et d’armes diverses, se retrouvaient sur les bords déchiquetés de l’immense déchirure dans le sol.
    Gigi noua la plus grande de leurs cordes au tronc noueux d’un hêtre cendré.
    Et l’un après, l’autre, dans la lueur du soleil levant, les trois amis entamèrent la descente dans l’obscurité.

    Alors que la matinée s’avançait au dessus de la forêt, et que le ciel s’ennuageait, le vent d’est se leva en bourrasque. Une tempête arrivait…

    Depuis la faille, les 3 compères entendaient déjà le souffle du vent se rapprocher. Les arbres craquaient à la surface et le tonnerre grondait au loin. L’écho des éléments déchainés du dehors résonnait avec d’autres bruits bien plus inquiétants venant des profondeurs …

    – « Bon, heu… moi je remonte », balbutia Zac, en tentant de rebrousser chemin.
    Ses jambes frêles s’enroulaient déjà autour de la corde sur l’ascension retour lorsque la grosse main de Gigi vint se poser sur son épaule.

    – « N’y pense même pas, tu ne survivrais pas deux secondes dehors par ce temps, souviens toi de la dernière tempête… » Puis chuchotant : « Et surtout ne me laisse pas seule avec Ange. S’il s’agit encore d’un de ses coups tordus… je ne veux pas être seule à affronter ça. Et puis, n’oublie pas le pacte qui nous unit ! »

    A ces mots, Zac et Gigi tournèrent ensemble leur regard, vers les profondeurs du gouffre et son effrayante noirceur.
    Ange, muni de sa torche avait pris beaucoup d’avance. Il n’était plus qu’un halo de lumière se balançant à un rythme régulier au bout de la corde devant elles.

    Soudain, il s’immobilisa.
    Puis disparu !

     » ANGE !!! « , hurlèrent-elles à l’unisson.

    Une bonne minute s’écoula, les laissant face à leur stupeur.

    « Venez-vite, j’ai trouvé quelque chose ! », leur lança-t-il avec excitation.

    La respiration courte et les mains moites, Zac et Gigi s’apprêtaient à le rejoindre, lorsqu’une énorme détonation se fit entendre, suivie d’un craquement brutal entrainant leur chute de quelques mètres.
    Torches éteintes, suspendues dans le vide au dessus du gouffre, les deux filles s’agrippèrent l’une à l’autre… Le hêtre allait céder…

    Reprenant leurs esprits, elles se balancèrent pour essayer d’atteindre une des parois du gouffre.
    Seulement… ce mouvement de balancier associé au poids non négligeable de Gigi eut raison du hêtre qui tomba dans un énorme craquement.

    Zac et Gigi chutèrent pendant une durée qui leur parût une éternité, jusqu’à ce que, finalement, le tronc du hêtre se bloqua dans le gouffre.
    L’arrêt brutal les précipita dans une anfractuosité des rochers de la paroi et elles se retrouvèrent toutes meurtries dans le creux.
    « Rien de cassé ? », demanda Gigi.

    Zac était en train de se tâter, manifestement pour être sûre qu’elle avait tous ses os en état. « Tout est O.K ». répondit-elle.
    Elles crièrent « Ange ! où es-tu ? nous entends-tu ? »
    Les clameurs continuaient à parvenir à leurs oreilles, mais Ange ne répondait pas.

    Elles regardèrent autour d’elles. Les parois du gouffre étaient composées d’anfractuosités d’où partaient de longs tunnels obscurs, mais paradoxalement ces tunnels semblaient avoir été creusés de la main de l’homme. Comme un pigeonnier d’autrefois, avec un axe central qui tournait et permettait d’accéder aux nids des oiseaux et recueillir les oeufs.
    Toutefois le gouffre avait des dimensions qui ne supportaient pas cette hypothèse.

    Ayant retrouvé tous leurs esprits, Zac et Gigi réfléchirent à comment sortir de cette impasse. N’ayant pas de réponse à leurs appels, elles en conclurent que Ange ne les entendait pas ou qu’il était occupé à trouver une solution pour se sortir de là, lui et elles.
    Il ne leur venait pas à l’esprit qu’il ait pu lui arriver quoi que ce soit de fatal.
    Puisqu’on entendait toujours ces clameurs, c’est que du monde se trouvait à proximité.
    Elles décidèrent donc de partir en exploration du tunnel qui partait de leur point de chute…

    Le tunnel étant très étroit, et assez sombre, elles y rentrèrent, collées l’une à l’autre. Gigi d’abord, suivie par Zac qui s’accrochait, avec force, à la ceinture en cuir que portait sa partenaire d’exploration. Les clameurs devenaient plus fortes au fur et à mesure qu’elles avançaient par le tunnel qui, de son côté, devenait moins profond, forçant Gigi à se plier, jusqu’à se mettre à quatre pattes, pendant que Zac restait toujours accrochée à sa ceinture.
    Et voilà que, tout d’un coup, Gigi toucha à quelque chose qui…
    « Hey, regarde Zac !, s’exclame Gigi, Ce tissu n’est-il pas à Ange ?
    – Peut être ! J’arrive pas à bien voir, mais… oui ! Il ne doit pas être loin, alors ! »
    « ANGE !, appellèrent avec force les deux femmes, ANGE ! »

    Pas de réponse.

    Elles continuèrent alors leur chemin, encore plus pressées, impatientes de retrouver Ange. Les clameurs s’intensifièrent, le tunnel devint de plus en plus étroit quand, soudainement, il s’ouvrit sur une grande galerie.
    Gigi et Zac se regardèrent.

    Devant le spectacle qui s’offrait à elle, Zac lâcha la ceinture de Gignola, et passa spontanément devant elle. La curiosité qu’avait provoqué l’endroit l’avait fait agir sans même y penser : la pénombre du tunnel laissait place à une scène circulaire, illuminée par des lustres flottants de-ci de là, et encadrée de tribunes dont elle ne parvenait pas à compter les étages tant ils étaient nombreux.

    Les spectateurs étaient d’espèces variées, et semblaient se mélanger pêle-mêle : une troupe de nains descendait des escaliers particulièrement raides (Gigi estima rapidement deux coudées… soit quasiment la taille d’un nain lui-même !) avec une vitesse inversement proportionnelle à la grâce dont ils faisaient preuve, démarche néanmoins assez efficace pour ramener chacun leur choppe de bières…
    Mais crénom d’un bâtard de strige, la distance induisait Gigi en erreur, ils ramenaient chacun un tonneau !!

    Ils allèrent ainsi jusqu’au deuxième rang, retrouver des hobbites déjà éméchées, qui chantaient de leur belle voix si réputée la « Balade des Bois Perdus », que des elfes assis quelques étages plus haut reprenaient en choeur.
    Des farfadets tapaient à plusieurs (mais parfaitement en rythme !) sur des timbales, tandis que des Trolls, fadas des percussions, faisaient vibrer les tribunes simplement en frapant le sol de leur pied.

    Gignola, qui vint doucement se mettre au niveau de son amie, se mit à claquer des doigts et à dodeliner de la tête :
    « Zac, je n’ai pas la foutre moindre idée d’où on vient d’atterir, mais te le dis : j’aime cet endroit comme je n’ai jamais aimé mon premier ogre ! »

    D’un coup le tumulte se tut, comme si le public n’avait fait qu’un. La lumière des lustres se fit plus douce, et un projecteur inonda la scène centrale sur laquelle les filles eurent la joie de retrouver, un peu plus loin devant elles, leur Ange, accoûtré d’une toge blanche, une couronne de fleurs sur la tête. Il les vit et ne put retenir un sourire avant de reprendre son sérieux. Il leur indiqua subtilement qu’elles pouvaient s’approcher, ce qu’elles firent.

    Une voix résonna alors dans ce théâtre invraisemblable :

     » Chères âmes, Chers esprits
    Vous qui avez si fort applaudi
    Tout au long de cette nuit
    Pour clôre cette soirée sans thème
    Le grand gagnant du concours de poaimes
    Notre Prince de Bohème
    Va nous gratifier de quelques mots
    Que l’on espère particulièrement beaux
    Car avec eux le spectable sera clos. »

    Le Prince de Bohème, avec toute la grâce qui lui était imposée par sa condition, se leva et se tint tout droit comme sur le point de laisser échapper une de ces envolées lyriques de grande qualité pour lesquelles il avait un talent certain, mais, à la place de la tirade attendue, un rot d’une puissance étonnante sortit de la bouche d’Ange. La salle entière, avec la même promptitude qu’elle avait employé à se taire quand Ange était apparu, éclata d’un grand rire, franc, tonitruant, aussi gras que la foule dont il émanait.
    Ce spectacle en soi eut suffi à rebuter plus d’un individu digne de ce nom, mais nos héros n’étaient dignes de rien et s’en faisaient une joie.
    La foule démontra une seconde fois son aptitude à passer du bruit le plus assourdissant au silence le plus profond quand Ange d’un geste gracieux dont il avait le secret frappa l’estrade de son talon.
    L’assassin, avec la voix de stentor que les filles lui connaissaient, commença à déclamer ces vers :

    « Que n’avons nous tous rêvé
    De partir vers l’inexploré
    Parcourir de belles vallées
    Errer dans les paysages ensorcelés
    Sans but précis
    Si ce n’est de quitter son logis
    Et de vivre maintes aventures
    Dont on reviendra tout sauf pur
    C’est pourquoi je vous conte mon histoire
    Pour éloigner les pensées noires
    Car, oui ce choix je l’ai fait
    Je suis parti découvrir la contrée
    Je n’étais pas seul mais bien accompagné
    Par mes deux fidèles amies
    A qui je dois déjà la vie
    Nous sommes allés par mont,
    Nous avons manqué de savon
    Nous sommes allés par rivières,
    Nous avions les étoiles pour lumières
    Nous sommes descendus dans un gouffre bruyant
    Pour vous y découvrir festoyant
    Ceci mes chers amis
    Est une aventure bien réussie ! »

    La foule se fendit d’un tonnerre d’applaudissement : Gigi la plus assourdissante de tous avec ses grandes mains qui avait déraciné plus d’un arbre, venait après les hobbites qui étaient restées assises pour pouvoir mieux applaudir avec leurs grands pieds velus, puis les nains qui fracassaient allégrement leur choppes sur les tables renversant force boissons, même le piaillement suraigüe des farfadets se faisaient entendre.

    Ange laissa cette fois continuer le tapage et attendit que la dernière hobbite eut cessé d’applaudir pour reprendre la parole d’une voix sereine : « Les trolls n’ayant pas pu comprendre mon propos, j’ai préparé pour eux un discours dans leur langue. »
    Il prit une grande inspiration, émit quelques bruits ressemblant fortement à des raclements de gorge, qui étaient en fait des vocalises nécessaires à tout homme qui désire parler cette langue bien particulière, puis se lança :

    « Gnourf gnanarf roug
    Jaygranou k’roungnarf
    Kouzirg olonerf kragnarf
    Tyouka zognarf t’paroug !!!  »

    Les trolls se mirent alors à applaudir l’oeil mouillé d’émotion et l’un deux laissa échapper un « Gnourf ! » approbateur.
    Gigi qui était plus habituée à ce langage qu’Ange murmura à l’oreille de Zac : « C’était magnifique ! Dommage qu’il ait toujours ce petit accent humain…».

    La voix qui s’était fait plus tôt entendre pour annoncer le discours retentit à nouveau :

    « Sur ces bons mots
    Qui étaient, comme on les attendait, bien beaux
    Je déclare notre spectable clos ! »

    Zac, Ange et Gigi furent alors emportés vers le tunnel par la foule enthousiaste qui débattait encore des poèmes et n’eurent qu’à suivre le flot naino-hobitto-trollo-farfadesque pour retrouver la sortie du dédale souterrain dans lequel ils s’étaient enfoncés.

    Ils débouchèrent peu après dans une petite clairière non loin de leur foyer, souhaitèrent bonne nuit à quelques trolls avinés, et regagnèrent leurs pénates pour un repos bien mérité après cette folle journée.

  63. Entre samedi et dimanche 15/16 avril
    Et si la confinitude actuelle était une période bénie ? Une période rare dans l’histoire humaine, pendant laquelle les puissants acceptent que fragiles et travailleurs se calfeutrent quand en d’autres temps, ils auraient été obligés de vivre comme chaque jour, avec un risque mortel en plus.
    Épisode inédit dans lequel chacun peut tenter de se protéger, encouragé par les états.
    Quels humains, dans le passé, pendant la grippe, la peste, le choléra, le palu, la guerre ou la tuberculose, ont bénéficié d’autant d’attentions?
    Ne faut-il pas en profiter, de ces moments confinés ? Trump et autre fils de putes avides d’argent et de pouvoir trépignent. Et regrettent que nous soyons confinés. De nouveaux mondes sont en marche mais celui qui tendrait à la protection des êtres et de la planète est encore trop gentil.
    Il y a le covid, mais il y a aussi Trump, lepen, Poutine, Erdogan…

  64. Samedi 19 avril.

    Six qui prend. Perudo. Not Alone. Donjon Twister. Sushi Go. 7 Wonders. Carcassonne. Can’t Stop. Boardgamearena !

  65. Vendredi 17 avril.

    Un grand chanteur est mort, et nous allons bientôt être obligé de porter des masques, comme les femmes voilées.
    Ahahahaha, la revanche des burkiki ! En fait, ce n’était pas pour euh… zut je ne sais pas pourquoi il faut voiler les femmes en fait, mais en gros, c’était prophétique, c’est pour ne pas attraper des microbes.
    Top.
    Et maintenant, il va falloir s’habiller d’un cache bouchenez, en plus des gants, du pantalon, des chaussettes, des bonnets.

    J’aimerai bien qu’il y ait de beaux orages, pendant la confitude.
    Et maintenant, je reprends le fil de « C’était de la science fiction »…

  66. jeudi 16 avril.

    …Jouer, créer, regarder, discuter, écouter, manger, dormir, manger, regarder, créer, jouer, discuter, regarder… Il manque quelque chose.

  67. Mercredi 15 avril.
    J’étais 1 dans le TER. Et dans le wagon du TGV, 3.
    A t’on réellement besoin d’être plus nombreux, où qu’on aille ?
    Quel est le nombre idéal d’humains dans un lieu, que ce soit une classe, une maison, un paysage, un train ou une planète.

    Pourquoi doit-on absolument être nombreux ? Quel est le but ?

  68. Jour 28 – Lundi

    Fait recensé pour la chronologie du monde post-confinement : en ce 14 avril, le bronzage d’Emmanuel Macron est sans faille. Ou peut-être est-ce la personne qui s’occupe de son maquillage qui l’est. Sans faille.

    Je n’ai plus de fièvre, mais mal partout où le corps tourne et se plie.

    Il faut faire des listes pour se donner l’impression d’organiser ses pensées aussi rectilignes que les blocks de New York.
    Commençons par une liste des listes à faire :
    – liste des gens à qui écrire et à qui parler, pour ne pas devenir solitaire.
    – liste du travail à faire, pour ne pas atteindre un point de non-retour qui fermerait la voie à toute perspective de carrière professionnelle jusqu’à la fin des temps, etc.
    – liste des livres à lire (c’est une liste qui commencerait par Du côté de chez Swann et qui s’arrêterait là, parce que certains livres sont déjà beaucoup à eux tout seuls).
    – liste des étapes du plan très secret pour renverser le système de l’intérieur en vue de mettre à bas le capitalisme
    (Attendez une minute)

    Jour 29 – Mardi

    J’ai écrit à des ancien.nes profs. On n’a pas de mot dédié à la relation entre un prof et un.e ancien.ne élève. Ça semble anodin mais ça ne l’est pas : une relation sans titre pose des problèmes majeurs quant au choix de la formule d’ouverture de la missive, du mail, du parchemin. Si ça ne peut être Madame la Comtesse ou Chère Maman, on ne sait quoi choisir. Le problème se pose de plus en plus depuis le début du confinement, où liaisons et correspondances prennent un tour inattendu, et où les planètes qui d’ordinaire ne se croisent pas font une petite pause dans leur rotation autour du Soleil pour discuter entre elles.
    J’ai déjà été dans l’impasse, il y a quelques années. Je me souviens qu’à un âge où ça fait bien de dire que l’on ne veut surtout pas ranger les choses dans des cases, je voulais donner un titre à une relation. C’était la volonté trop hâtive de vouloir exister à deux, de vouloir mettre au clair ce qu’on était, au juste. Mais je crois que le problème dépasse ce premier mur dans lequel j’ai foncé tête baissée ; mon lien sans nom, c’est aussi ma relation avec B., que je ne connais pas assez pour qu’elle soit mon amie, mais qui sait me faire rire comme personne ou me suspendre à ses lèvres quand elle lit ce poème de Blaise Cendrars en faisant rouler les mots comme des galets juste ce qu’il faut avec son accent de Sète. C’est ma relation avec Paquita, couturière rencontrée au hasard sous le porche de sa mercerie alors que j’étais en balade avec L., visitée à nouveau un jour gris, et que je me promets d’aller revoir à chaque fois que je passe près de la gare d’Avignon. C’est ma relation avec E., qui est tout à la fois et qui m’en voudrait à juste titre si je me contentais de la présenter comme mon amie.
    Si j’avais des mots pour tous ces gens, ça me rassurerait. Ce serait une victoire, ce serait le signe que nos chemins sont devenus ou sont restés assez proches pour que le lien entre nous ne puisse pas être questionné.
    Mais ce n’est pas grave. En attendant, on bricole, on trouve des synonymes, on s’explique, on fait des périphrases et des néologismes dont la nouveauté nous flatte. Et si l’on n’a pas encore trouvé, on se dit que le lien est trop inédit pour être nommé, et qu’on a fait différent.

  69. Mardi je perds le compte avril.
    Il fait froid malgré le soleil. Pourvu que je n’ ai pas attrapé froid. Ou pire.

  70. Lundi 13 avril.
    Une ballade, des jeux, du vent frais, des blagues (cris) d’enfants, une soupe, un discours présidentiel et au lit. Le monde ne pourrait il pas se contenter de cela, à chaque jour et pour chacun, une ballade, du vent, des blagues… ?

    Sachant que le discours présidentiel n’aurait pas à être quotidien ?

  71. Dimanche 10 avril.
    Voilà mille ans que la Cathédrale accueille, à Pâques, des fidèles et des chants et des prières et des cloches. Tout le monde est beau et se retrouve autour de la résurrection du petit Jesus qui a bien grandi depuis Noël.
    Mais cette année, la belle Cathédrale ne s’est pas remise de son grand incendie. Et les fidèles n’ ont même plus le droit de se rassembler pour prier. D’où cette étonnante et bouleversante scène de télé… deux prêtres, un violoniste, une chanteuse. Du Bach, des messages d’amour et l’ave Maria… combinaisons blanches tissées de plastic rouge, bottes de pompier. Le tout relayé par l’immonde bfm. Voilà la scène qui m’a bouleversé et redonné l’envie d’alimenter à nouveau, « c’était de la science fiction »

  72. Jour 25 – Vendredi
    Alors là ça m’épate plus du tout.
    .
    Jour 26 – Samedi.
    Je connais quelqu’un qui est odieux, je connais quelqu’un plein de chagrins, je connais quelqu’un qui ferme les yeux pour ne pas voir que tout va bien mais que rien ne va plus.
    Au moins, peut-être qu’à la fin de ce confinement, les gens cesseront de vouloir partir en voyage sur ces monstres des mers où, depuis le début de l’épidémie, la croisière ne s’amuse plus du tout. Vacanciers, vacancières, votre restaurant de bord reste ouvert pour trinquer à la santé de tous ceux qui sont encore en vie. Vous pouvez profiter du complexe loisirs et détente pour échanger vos miasmes les plus vivaces dans les vapeurs du hammam, et confier vos petits matelots aux soins de Bozo le clown, qui nous revient tout juste de sa phase de délire claustrophobe aigu.
    En tout cas, si j’étais sur un bateau, je ne sais pas qui tomberait à l’eau, mais on connaîtrait vite la boucherie et l’ordalie derrière les écoutilles.
    .
    Jour 27 – Dimanche
    J -1 avant la résurrection de Jésus ! Positivement impressionnant, ce Jésus. En l’attendant, on s’amuse bien, on fait des messes sur Youtube, le Pape est en live de la basilique Saint-Pierre, le Saint-Sépulcre est désert. On brûle un cierge au pangolin et on espère que le jour où les humains ne seront plus confinés comme des lions en cage, ils vont en profiter pour repartir du bon pied, et pas repartir comme en quarante.
    J’ai de la fièvre. Aujourd’hui, j’ai offert à distance un recueil de poèmes. On m’a répondu : « c’est tout envers ». Ça m’a bien plu. Poèmes à Lou, Apollinaire.

  73. Samedi 11 avril 2020.

    J’ai écrit ma nouvelle. J’ai pris l’air dehors. Pas dehors dans la rue, non. Dehors dans le jardin. Et je n’ai fait que ça.
    Ce soir, je regarde Portrait d’une jeune fille en feu en même temps que mon amoureuse.
    Ce sont les vacances. Oh, il n’y aura pas de différence avec la période scolaire. Mais ce sont les vacances.
    C’est chouette.

  74. Samedi 11 avril.
    Je m’y connais peu en maladie. Je n’aime pas lire des symptômes, des effets, diverses manières de souffrir, de perdre de l’autonomie, de mourir. Ce Covid, la façon dont il attaque, est étonnant. Il est invisible, il peut ne rien faire (pas le sida), il peut faire un tout petit peu (pas le cancer), il peut faire un peu, beaucoup, énormément, tuer. Il cible les anciens, les obèses, les fragiles.
    Quelle est cette maladie, d’où vient-elle, pourquoi maintenant, ici, partout, pas avant ?
    Il n’existerait pas, l’aurait-on pensé ?

  75. Vendredi 10 avril 2020.

    « Révérences des dentelles » avance lentement, lentement mais sûrement. J’ai du mal à me trouver satisfaite de ce que j’écris. J’ai l’impression d’être rouillée, que mes déclamations enflammées et lumineuses sont loin derrière moi. Mais ça reviendra.

    Cours d’histoire de dix heures à midi. Ennui. Je ne pouvais pas vraiment me concentrer sur autre chose, au début, alors j’ai suivi. Puis j’ai de moins en moins écouté. Fatiguaée de regarder cet écran tout le temps pour voir un diaporama défiler tout seul et prêter attention aux paroles d’un professeur invisible. Répondre aux questions en faisant voler mes doigts sur le clavier.

    Les démons en ont profité pour s’inviter. Alwis et Azalune, les deux jeunes femmes de ma nouvelle, les ont chassés, ainsi que Najcha. J’ai rejoué à l’écriture. J’ai écrit cinq lignes. Les années précédentes, j’écrivais cinq chapitres de 1000 mots en une fois. C’était quand j’avais encore le temps. C’était quand je n’avais pas encore développé à ce point mon Univers, qui commence à prendre des proportions gargantuesques. C’était quand je n’avais pas le bac, c’était quand je n’étais pas à la recherche de mes souvenirs.

    Après-midi. Je relance le transfert du film à mon amoureuse. Je m’installe dans le salon pour capter un peu plus de connexion internet. Ça avance. L’espoir reprend.

    Puis j’abandonne mon ordinateur et le laisse travailler pour aller terrasser dehors. Je crois que c’était la première fois depuis des mois que je buvais autant en si peu de temps. Je ne bois jamais, j’oublie toujours. Ce n’était pas plus mal. J’avais chaud.

    Le soir, en attendant de manger, je reprends ma nouvelle. Je m’acharne. Je refuse de la laisser tomber. Je réussirai à l’écrire, que cela prenne un mois ou un an. Je réussirai à l’écrire, elle sera bien écrite, et je serai content.e de l’avoir fait.

    L’ordinateur transfère toujours. On y croit. Je le laisse près de la connexion pendant qu’on mange et qu’on regarde un film en famille. Quand je remonte dans ma chambre, à 22 heures et quelques, le transfert est terminé. Enfin. J’en pleure de joie. Je communique la bonne nouvelle à mon amoureuse. On va pouvoir le regarder. Joie. ❤

  76. Vendredi 10 avril.
    Etre un dragon. Est-ce une situation enviable ? D’un côté, c’est certain, je dégage une forme de sauvagerie et de violence qui impose, respect, crainte, vénération. Bon. C’est utile. Ma carapace, mes griffes, dents et queue, mon feu, mon… aspect me permettront sans doute d’imposer ma vision des choses dans des situations délicates. Ce n’est pas négligeable. Voler ! Ah voler ! N’est-ce pas là le plus désirable chez le dragon ? En fait non, autant être une mésange ou un goéland, je passerais inaperçu et profiterais certainement de la vie, plus simplement, oui. Etre dragon, c’est attirer l’attention. C’est s’assurer de l’hypocrisie de son interlocuteur. Effrayer par l’aspect, par la force, l’odeur, le mode de vie… suis-je près à sacrifier ce qui fait de moi un être sinon désirable, au moins apprécié. Décidément, je crains qu’à l’heure du covid, de facebook et du professeur raoulot, aspirer à la dragonification n’est pas la solution. Demain j’appréhenderai la zombitude, la yétité et le licornement… les vies, us et coutumes de ces créatures légendaires, portent assurément un message, quelque chose qui nous permettra d’atteindre l’humanité que nous n’arrivons pas encore à effleurer… Je ne désespère pas.

  77. Jour 22 – Mardi
    Tiens, tu décroches
    Allô ?
    Excuse-moi. Je te dérange ?
    D’accord. Tu vas encore te coucher tard, alors.
    Non, ne t’en fais pas, de toute façon j’ai plein de choses à lire. De toute façon, je dois me lever tôt demain. Je crois qu’on ne vit pas dans le même fuseau horaire. Je me couche au cœur de ta nuit, tu es réveillé par la chaleur quand le soleil est au plus haut dans ma journée. On s’appelle, on discute en langue étrangère : dès que le téléphone rompt avec le silence des jours, je babille en ruisseaux qui ne tarissent pas. Toi, tu es langue de pierre, galet bringuebalé dans le torrent, je me dis que tes pensées ont pris l’habitude de germer hors des mots depuis que tu vis tout seul là-bas.
    Non, ne t’en fais pas, ne t’excuse pas, tu sais que je ne n’aime pas trop les excuses.
    Excuse-moi
    Bonne nuit
    .
    Jour 23 – Mercredi
    Dehors, toujours le jardin d’Eden, de plus en plus étourdissant.
    Les premiers pics de la barbe de mon père, qui cachent à peine son cou dévoré d’eczéma.
    A l’heure de l’apéro, dans une case de l’écran, les cheveux de ma sœur ont disparu, avalés par un coup de ciseaux adroit. Dans une autre case, les cheveux de mon frère poussent démesurément. Votre évolution capillaire est inversement proportionnelle, souligne notre aînée, qui nous scrute en riant dans une troisième case de l’écran. C’est important, les cheveux : comme Luc, elle met à profit son confinement pour faire repousser les siens. Je me dis que c’est la fin d’une ère, et que nous se serons bientôt plus les trois sœurs aux cheveux courts.
    La bière, le porto, la liaison de plus en plus mauvaise, les cacahuètes trouvées au fond du placard, les bribes de phrases qui se heurtent et se font écho. On ne se comprend plus bien.
    Le dîner. Les larmes de ma mère, vite dissimulées, le nez dans son assiette.
    Nouvelle participante au sondage des Horcruxes. Son avis est important, car c’est une personne pour qui les objets comptent. C’est C. Sa voix m’emmène visiter sa chambre au téléphone : un inventaire de trésors d’antiquaires, de bouquinistes et d’objets d’ailleurs. C. a toute ma gratitude pour avoir proposé de m’appeler ce soir. Il y a longtemps que l’on n’avait pas discuté. Les heures filent, ce n’est qu’une seconde après ou peut-être trois heures plus tard que je pense au départ. Je rends les armes à la perspective du cours de latin du matin, pour lequel Infortuné, professeur émérite, est toujours d’une ponctualité ahurissante. Je sens que je ne serai pas tout à fait dans les temps.
    L’Horcruxe de C. est un piano à pouces.
    .
    Jour 24 – Jeudi
    Je n’ai pas été tout à fait dans les temps en latin.
    L’annonce du jour vient de Christine V, qui nous explique que notre dernier devoir de français de l’année nous fera passer « de l’autre côté de la littérature ». Nous écrirons, sur le sujet qui nous plaît, selon la forme qui nous plaît, sur l’étendue qui nous plaît.
    Christine V est la Dame Sans Qui La Prépa Vacillerait, femme de la droiture et de l’exactitude, à qui tou.te.s vouent respect et loyauté. Écrire pour elle, c’est très intimidant.
    Pour la première fois de l’année, la piscine dit 20°C. Il ne m’en fallait pas moins. Tendue toute entière sous l’eau ou tête à l’envers en communication avec le ciel, je cogite aux mots que je pourrais agencer pour Christine V.

  78. Jeudi 9 avril 2020.

    Si dur de s’astreindre à un rythme. Mon journal intime est délaissé depuis des jours. Je suis incapable d’y écrire depuis le 2 mars, alors que les dates sont si importantes. Alors j’essaie ici. Alors j’essaie de laisser ma trace ailleurs. Pour que le moi du futur puisse comprendre un peu, avoir des pistes, se repérer. Peut-être que le moi du futur m’en voudra. Peut-être que le moi du futur se souviendra que cette période était compliquée. Sûrement que le moi du futur regrettera de ne pas avoir de véritable récit de comment ça se passe. Il faudrait que j’essaie.

    Ce matin, plusieurs heures passées à faire une dissertation de philosophie. « La culture dénature-t-elle l’Homme ? » Vous avez quatre heures. J’ai dépassé ce quota, mais de toute façon, c’était à la maison, et il n’y a plus de bac. Je m’astreindrai à nouveau à ce rythme l’année prochaine.

    Cette après-midi, j’avais prévu d’écrire ma nouvelle. Pour le moment, je l’ai nommée « Révérences de dentelles ». Peut-être que cela changera. Il s’agit d’une douce histoire d’amour entre deux jeunes femmes. Je voudrais bien réussir à l’écrire. Elle me tient à coeur.

    Sauf que je n’ai pas écrit. J’ai jardiné. J’ai jardiné, on a nettoyé, déterré, dégagé, terrassé. On recommence demain. Au moins, j’ai pris le soleil. J’ai bronzé. C’est bien que je me bouge.

    Ce soir, j’ai enfin eu le film que je veux regarder. Portrait de la jeune fille en feu, dont la réalisatrice est Céline Sciamma. Je voudrais le voir en même temps que mon amoureuse, mais pour cela, il faut lui envoyer. Pas facile. Mais on trouvera, si je ne disjoncte pas de stress entre temps.

    Ce soir, entre deux crêpes et coups de gueule, pensée angoissante. Il a fallu retenir mes larmes. Je ne veux pas entendre parler de ce qu’il se passe, là-dehors, parce que malgré mes efforts, les scénarii catastrophe défilent dans ma tête. Même si je sais que je suis en sécurité. Que les personnes que j’aime sont en sécurité. Ce n’est pas moi qui commande, c’est mon cerveau.

  79. Jeudi 9 avril.
    Il ne faut pas avoir une vision à l’échelle de la planète. Il ne faut pas être à la fois dans le passé, le présent et le futur, tout en se projetant ici et là. Il ne faut pas se mettre à la place du voisin, ou du gars allongé en réa, ou du chef d’entreprise qui licencie ses salariés, ou de la nana qui pète les plombs avec le gros con qui la harcèle, ou de l’ado coincé avec ses devoirs et ses parents sur le dos, ou du ministre chargé de négocier du fric avec d’autres ministres. Il ne faut pas se mettre à la place de tous ces gens là. Je dois rester moi-même, ici, maintenant, pour le meilleur, le pire. Pour l’instant, c’est travailler, commencer à penser à ce que je vais préparer à déjeuner. Je ne suis pas en Arizona au volant d’une voiture, ni en Argentine auprès d’un ruisseau, ni dans une tour au Japon en train de regarder Netflix, ni sur une île des mers du sud en train de nager. Je suis là, maintenant.

  80. Mercredi 8 avril.
    C’est compliqué. ça pourrait être simple, c’est compliqué. Je suis compliqué, la situation est compliquée, elle est compliquée, tout le monde est compliqué, alors que… bon, c’est simple, non ? Pff. Bon. Trop de complexité tue la simplicité, ça fatigue, ça complexifie tout la complexicité… la simplexité. Je… bon bonne nuit.

  81. 8 avril 2020, vingt-cinquième jour de confinement.

    Je n’arrive plus à écrire ici.
    Semaine passée cataclysmique.
    Je l’ai eu. Le virus. Et j’ai eu aussi ce qu’il se passe lorsque les structures psys s’arrêtent de fonctionner.
    Enfin.

    A la fenêtre, j’espionne l’autre côté de la vallée avec mes jumelles.
    J’essaie de m’habituer au papier toilette rose fushia parfumé – le seul qui reste au supermarché.
    Je fais de la musculation avec mon Gaffiot. (Ndlr : les muscles des latinistes et hellénistes sont inversement proportionnels à la taille de leurs dictionnaires.)
    Je me consacre à mon amoureuse.
    Je dessine des dinosaures, des dragons, de plantes. Avec des couleurs. Beaucoup de couleurs. Pour adoucir un peu mon monde.

  82. Mardi 7 avril
    J’ai déballé, rangé en ordre, inspecté tout le matériel. Et puis j’ai mis des chaussettes, des chaussures. Et un pull. Et j’ai mis mon matériel sur le dos et j’ai sorti l’échelle. Et là j’ai grimpé les barreaux et tout là-haut, enjambé la barrière. Là j’étais au dessus des toits des immeubles du quartier, et là, le ciel s’étendait, partout. J’ai monté le matériel et je suis monté encore plus haut. J’ai escaladé des murs aveugles, des fenêtres obscures. J’ai attrapé des cheminées qui fumaient, des lumières qui clignotaient. J’ai croisé le chemin d’un homme qui téléphonait dans sa cuisine, un autre qui fumait, point lumineux, dans le cadre obscur de sa chambre. Là, c’est une femme, casque sur les oreilles qui dansaient. Tout là-bas, une tour bleue vibrait. Une autre multicolore étincelait, son long ruban lumineux découpant le ciel. Le ciel. Il est lumineux, voileux plutôt. Je monte plus haut, vers la grande lumière. Il y en a plein, plus lointaines, même très brillantes, comme Vénus, au dessus de l’homme qui téléphone, assis dans sa cuisine. Mais la grande lumière, elle est unique. Je monte, je monte, je la rejoins, je te touche, j’ai laissé le matériel, je suis… sur la Lune, je te monte, t’envahis, te caresse. Je te fais tourner entre mes doigts, j’explore tes cratères, me roule dans ta poussière, je fais des bonds entre toi et la Terre. Je suis sur la Lune, la plus grosse de 2020, me dit un voisin qui n’arrivait pas à dormir, amusé de me voir gambader ainsi dans le ciel. La Lune. La Lune.
    LUNE.

  83. Jour 20.
    Dimanche (c’est décidé, il faut écrire les jours pour ne pas perdre les fils des semaines. C’est solidement tissé, une semaine.)

    Morne plaine. Je noue un foulard rouge sur ma tête. Les gens que j’ai oubliés s’ajoutent aux choses que je n’ai pas faites. Norme : peine.

    Jour 21.
    Lundi.

    L’âme de Vati et l’olivier sont en train de fusionner en un seul être. Les bras tendus vers le ciel comme un chef d’orchestre, il coupe les brindilles, il coiffe les feuilles, il oriente les branches.
    On m’a dit : tailler un olivier, c’est tout un art. De loin, je n’entends pas ses sécateurs. Les gestes de ses mains sont trop mesurés, trop lents, trop petits. Les paumes enfouies sous le feuillage, on dirait qu’il attend, immobile, que les branchent s’enroulent autour de lui et que le tronc l’accueille entre les nœuds du bois.

    Tu es pâlotte. Tu devrais sortir, un peu.
    Allongée sur la terrasse, je me détourne des lectures obligatoires pour observer une fourmi grimper sur la colline de ma cuisse. J’imagine mon corps en fourmilière, frémissant de la vague du mouvement de mille têtes à antennes qui le recouvrent. Je m’imagine faire deux pas et projeter quelques fourmis déséquilibrées à terre, comme des gouttelettes noires.

    Homme-arbre et fille-fourmilière : cet échantillon de confinés ne paye pas de mine. Heureusement, Mutti sera bientôt là qui nous sauvera la mise. Elle suffit à redorer le blason de la maison.

  84. Lundi 6 avril.
    Une réunion, qui s’enchaîne avec une réunion, qui hache une autre réunion entrecoupée d’une réunion.
    Les heures filent.
    Les chiffres défilent.
    Si internet était coupé, si le téléphone ou le courant tombaient en panne… je nous réunirais comment ? Que deviendraient les chiffres ?
    Pourvu que ça tienne encore un peu, le temps qu’on se retrouver tous dans une vraie salle, nos réunions me manquent tellement !

  85. Dimanche 5 avril 2020.

    La lumière, photons caressants courant le long de ma peau, glissant sur mes cheveux, emplissant mes yeux, illuminent mes idéaux. J’ai rêvé, je me suis envolée, j’ai oublié la réalité, les regards sombres, les mots marmonnés, les engueulades, j’ai oublié ce confinement qui nous met les uns sur les autres et qui joue du violon sur nos nerfs. Il le fallait bien, non ? Alors j’ai envoyé balader tout ce que je pouvais, j’ai tourné le dos à celleux qui ne voulaient pas me parler, faute de bonne humeur pour le faire de façon agréable, et j’ai tendu la main à celleux qui me souriaient et voulaient m’entraîner dans une danse de joie infinie, à la douceur immaculée.

    D’abord, je me suis arrêté.e à Phospholÿs, la planète parallèle, à qui je veux donner des volumes, du relief et de la consistance. J’ai rêvé un peu, me suis retrouvée dans les trains volants sous les arcs blancs, avec au-dessus d’eux deux nébuleuses et des anneaux.

    Puis j’ai découvert qu’il y avait un challenge de dessin ce mois, comme l’année dernière, l’AvrilArtAutiste. L’enthousiasme a décollé, j’avais de nouveau le moyen de m’approprier mon identité tout en faisant ce qui me plaisait. Alors j’ai préparé feuille, crayons, feutres, inventé un petit personnage, et zou, j’étais de retour, comme l’année dernière, sautillante comme jamais et heureuse d’être là.

    Entre deux coups de crayons, j’aidais Najcha à trouver des noms pour les éléments de sa nouvelle, et entre deux noms, je lui envoyais de la douceur, toute celle que je voulais lui transmettre. Loin mais proches, j’ai fini par nous dessiner toustes les deux, trop heureuse pour y résister.

    De la lumière. J’étais dans la lumière.

  86. Dimanche 5 avril.

    Je ne me pose que par instants qui ne durent pas. Le temps, le mien, se découpe en petites parties, qui n’ont rien en commun, si ce n’est de revenir, régulièrement, à des moments précis. Devant l’ordinateur. Devant la table de la cuisine. Dans mon lit. Aux toilettes. Sous la douche. Devant l’ordinateur, la cuisine, la douche, le lit de la chambre. A chaque lieu correspond une action. Dormir, travailler, manger, déféquer, me laver… Si j’additionne chaque instant passé dans ces lieux à faire ces actions, et si je les regroupe, plutot que de les morceler… Pendant quatre jours, je me lave. Pendant 7 jours, je dors. Pendant 8 jours, je mange, je travaille, je… le temps passerait-il aussi vite ? Serai je aussi bien nourri, lavé, vidé, créatif ?
    Vénus est à la fenêtre. Je tire le rideau pour mieux la voir. Là-bas, loin, sous sa leuru, un petit quelqu’un dort peut-être, lit ou joue. Il me manque. Si je passais tous ces moments morcelés en un bloc, avec lui…

  87. Samedi 4 avril
    Samedi 4 avril Samedi 4 avril
    Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril Samedi 4 avril
    Dans quelques minutes, on sera dimanche 5 avril.

  88. Jour 19

    Le printemps a fait proliférer les fleurs du rosier Banks et grouiller les bourdons noirs sur la glycine en grappes. Les couches de vêtements s’amenuisent, le ciel est d’aquarelle et résonnent les coups de pelle de mon père dans le jardin. Après une matinée à sentir les parfums mûrir sous le soleil, ma mère rayonne.
    Nous déjeunons hachés par les ombres fugaces de la treille de la terrasse. Envahie par cette luxuriance, je ne pense à rien d’autre qu’à la reproduction. Pollinisation, tige vert tendre, nourrisson. Qu’est-ce qu’on doit pas faire de ridicule, quand on est parent. Et mes parents, le ridicule en quatre exemplaires, suis-je en train de remarquer, éberluée, puisqu’ils ont engendré une telle progéniture qu’elle occupe à elle seule une voiture toute entière.
    Vati s’épanche, avec un air de martyre d’enluminure : « C’est vrai. On s’est tapé vos volcans dans la purée et vos fêtes d’anniversaire pendant vingt ans. » Mutti renchérit : « Je me rappelle, on mettait des heures à préparer des chasses au trésor et des parcours d’obstacles. »
    Pensive et amusée devant le plat d’asperges, j’attends la suite. Vati est lancé : « Le pire, c’était la fête des écoles. Pire que le bagne de Jean Valjean. » Mutti acquiesce, c’est vrai, c’est très sérieux.
    « Entassés entre des parents d’élèves à qui l’on n’avait rien à dire, en train de manger des merguez à la poussière. Toute la soirée, en pleine canicule de juillet. Et on poireautait comme ça jusqu’au pire du pire, le clou du spectacle : le concert de flûte à bec. » Le rire de Mutti, comme une paire d’ailes nouvelles parmi les coléoptères et les moineaux qui vrombissent et pépient.
    « Toi, tu n’as pas connu Fernando*, le prof de flûte ; tous les ans, je priais pour que l’école le congédie, pour qu’il déménage, pour qu’il s’exile à Sainte-Hélène, mais rien à faire, ton frère et tes deux sœurs y sont passé.e.s, pendant toutes leurs années de primaire, est-ce que tu te rends compte du calvaire pour les parents ? »
    Je perds mon souffle et je sens mes larmes accrocher le soleil aux coins de mes yeux : il faudrait que je règle ce problème lacrymal, je n’arrête pas de pleurer quand je ris. Sans doute les allergies.
    « Tu sais quoi, je pense qu’il y a une sorte de dieu qui veille sur les enfants, là-haut. Quelques années plus tard, après qu’on a déménagé, j’ai demandé des nouvelles de Fernando : on m’a dit qu’il s’était fait avaler les mains par une broyeuse électrique. Fini, les concerts de flûte. »

    *Pour respecter l’intégrité de Fernando, son nom a été changé (mais ses mains ne lui ont pas été rendues).

  89. Jour 18
    Nouveau participant à mon étude sociologique. La question est la suivante : quel serait ton Horcruxe ? Je sais, je suis majeure, je dois boire de la tisane, faire des squats et des dissertations, ne pas rester bloquée à vie sur Harry Potter, mais finalement très peu pour moi, merci.

    Liste des réponses, dans l’ordre chronologique des personnes interrogées :
    – un pêcher, par intérêt scientifique : les fruits qui y poussent garderont-ils quelque chose de mon âme ? Qu’en est-il de la personne qui mange les pêches ? (Moi)
    – un soutien-gorge du fond de mon tiroir (M.H). Note pour moi-même : personnalité intéressante de l’objet. Peu soupçonnable, inutile mais sexy.
    – mon doudou (M.J)
    – un galet jeté dans l’eau, pour disposer d’un peu de temps avant que quelqu’un le trouve, juste le temps de mettre au point un autre Horcruxe (J)
    – un objet visible de tou.te.s, parce que Sherlock Holmes a dit que les choses n’étaient jamais mieux cachées que lorsqu’elles étaient sous nos yeux (Z)
    – une pellicule argentique (L). Note pour moi-même : qu’y apparaîtra-t-il si on la développe ?
    – un disque de Fauve, une guitare ou ma prof insupportable que tout le monde déteste. (R.) Après discussion : l’humain est risqué. Peur de fusionner les âmes : il serait regrettable de devenir une personne haïe.

    N’hésitez pas à me contacter si vous voulez participer à l’étude. Mon échantillon n’est pas encore représentatif.

  90. Vendredi 3 avril.
    Vite je rentre, retrouver les enfants. J’espère que ça s’est bien passé. Moi, je suis épuisé, plus de trois cents clients encore, la plupart désagréables, comme si… comme si on était en temps normal. Ils pourraient montrer un peu d’empathie quoi. Moi si je suis pas là, ils ne pourront pas s’acheter à manger ! Moi je suis soumis à tous leurs microbes, à toutes leurs mauvaises humeurs. Je lis chacun d’entre eux, j’ai l’habitude, je sais quasiment à coup sûr ce que chacun d’eux va faire en quittant le supermarché. Bon… encore un jour de passé, j’ai hâte de retrouver les enfants, j’espère que ça s’est bien passé. Et puis, c’est le week end. On sera confiné, mais au moins, on sera tous ensemble.

  91. Jeudi 2 avril 2020.

    J’ai essayé de travailler. Je vous jure, j’ai essayé. J’ai fait la moitié d’un exercice de SVT, j’ai travaillé le cours de physique-chimie envoyé la veille. J’ai essayé de faire l’autre moitié de l’exercice de SVT, mais c’était un problème qui reste insoluble. On demandera de l’aide. Plus tard.

    Finalement, j’ai abandonné l’idée. J’ai repris mes hexagones, repris mes planètes, repris mes classeurs, mes feutres de couleurs, ma musique et mes chansons, et j’ai oublié. Il fallait voler. S’envoler loin. Voyager, puisqu’on ne peut même plus sortir de chez soi.

    Le midi, j’ai expliqué des choses, je me suis souvenue d’autres. Il y a un vide intersidéral quelque part, un vide évocateur auquel je n’ai pas trop envie de penser pour le moment. Il me manque encore des souvenirs de ce côté là. Le confinement réveille les colères et tait les silences.

    Demain, le Ministre de l’Éducation parlera. Enfin.

  92. Jour 17

    Les grenouilles

    Dans l’air coupant, à cœur ouvert
    La tourterelle s’est froissée
    Théâtre d’ombres sans hiver
    Les nuages ont l’air de couler.

    Les plis de la voile frémissent
    S’écroulent sans bruit sur le mât
    Tendus, ils guettent les prémices,
    L’accouchement du calme plat.

    Pieds sur la proue, mains dans la terre
    Les deux mondes sur les paupières :
    Seuil.

    Le tintement éblouissant
    D’une boucle d’oreille accrochant
    L’œil.

  93. 2 avril 2020, dix-neuvième jour de confinement.

    Pour combler le silence, pallier l’angoisse, partir. Dans l’ailleurs. Mon ailleurs.

    J’ai bien tenté d’être raisonnable, au début ; étudier sagement les sciences de la Terre, décliner mon russe, faire mine de s’intéresser aux rouages de la description classique dans la Princesse de Clèves.
    On ne se refait pas : trois semaines plus tard, la moitié de mes heures d’étude sont consacrées au latin. Ou au grec. Au mieux, les deux.

    Entre deux devoirs, j’aide Mère à connecter son micro à sa classe virtuelle. Je traque les mauvais blagueurs qui en profitent pour insulter leurs camarades en anonyme. L’Education Nationale, toujours reine du bricolage.

    Il y a tellement de choses exaltantes dans l’ailleurs.
    Aujourd’hui, Lysistrata. VIème siècle avant J.-C., Aristophane – entre deux piques sur la misogynie d’Euripide – invente la grève du sexe et le blocus de l’Acropole par les femmes grecques.
    Avec deux millénaires et demi de recul, je crains que cela ne suffisse par pour faire cesser la guerre du Péloponnèse.
    Affaire à suivre.

  94. J’ai posté cent messages sur Facebook aujourd’hui. On m’a fait suivre des vidéos terribles qui prouvent que le gouvernement ment et masque la réalité. Il n’y a pas de virus, c’est juste une conspiration pour mieux réprimer la contestation. C’est scandaleux. J’ai créé une page facebook spéciale pour dénoncer comment les médias manipulent l’information pour mieux tromper le citoyen. D’ailleurs, j’ai lu le discours de Marine Le Pen. Bon, moi j’aime pas la politique, et je trouve qu’ils sont tous pourris. Et je n’ai rien contre les juifs, les arabes, les noirs, les homosexuels. Mais quand je lis ce qu’elle écrit, je trouve qu’elle dit tout haut ce que je pense tout bas. On nous ment…

  95. Jour 16 (j’ai compté, mais ai-je bien compté ?)

    Extrait d’un mail que j’ai reçu aujourd’hui d’Infortuné, prof de latin émérite :
    « Sur la transidentité dans l’antiquité: Arthur Evans, The God of ecstasy: Sex-roles and the madness of Dionysos, St. Martin’s Press, 1988 »

    Mes pensées sautent bien vite vers l’extrait d’un mail de la semaine dernière, un mail d’Anna, prof d’anglais survoltée :
    « rien à voir, mais si vous aimez la culture antique et le hip-hop, j’ai vu passer un article sur les références de Booba à l’Antiquité. »

    Que dire ? Ces fortunes de l’histoire m’envoient un signe que je ne sais pas interpréter. Pourtant, dans ma to-do list du confinement, l’un des items, c’est « apprendre le tarot divinatoire ».

    Je vois très bien Booba en toge romaine.

  96. Je suis seul dans un palace vide. La piscine, le jardin fleuri, les terrains de tennis sont à l’abandon. J’ai congédié Marthe et Joseph qui souhaitaient se confiner avec leurs familles, plutôt que de les faire venir ici, comme je leur avais proposé. La mer est vide, le ciel est bleu… je n’ai jamais connu cet état de calme, même ici. L’irréalité de ce que nous vivons… de ce que je vis à vrai dire. Je ne suis pas dans un hôpital, mourant ou soignant. Je ne suis pas chauffeur, caissier, paysan ou livreur… Je profite de leur travail, je me repose, je fais tout ce que je fais d’habitude, lire, me cultiver, me reposer, me nourrir, faire mon sport. Pendant qu’eux triment, virus ou pas. Comment puis-je leur être reconnaissant de ce qu’ils donnent aujourd’hui ?

  97. 1er avril 2020, dix-huitième jour de confinement.

    La plus grande peur vient du silence.
    Quand les mails se tarissent.
    Quand les journaux n’ont vraiment, vraiment plus rien à te dire.
    Quand tu n’as plus de devoirs à faire, à rendre, à corriger.
    Quand, parfois, les amis eux-mêmes n’ont plus rien à échanger.

    Quand la vie fait silence en toi
    et que seul le passé semble rester animé.

  98. Mardi 31 mars 2020.

    Ce sont les démons qui se réveillent. Enfin, ils ne s’étaient pas assoupis, ce n’est pas comme si je savais endormir leur vigilance et faire taire leurs suppliques. Ils s’étaient juste cachés, et ce n’était pas forcément moi qui l’avais provoqué. Juste, ils n’étaient plus là. Mes yeux ne les voyaient plus. Mais depuis longtemps déjà, j’ai cessé de croire à la seule existence des choses que je vois. Des centaines de choses sont dans mon dos, et je peux faire comme si elles n’existaient pas, elles seront toujours dans mon dos. Même si je ne les vois pas.

    Mais ils se sont dévoilés trop vite. Beaucoup, beaucoup trop vite. J’ai senti une tempête de souvenirs déferler sur mon visage, sur mes yeux et sur mes cheveux, et je n’arrivais pas à l’arrêter, je ne savais pas comment y échapper, incapable de m’abriter. Je ne m’entendais plus. Je me noyais, un peu, dans toute cette eau dégoulinante d’un ciel métaphorique qui ne concernait que moi. Mes mots se noyaient, ma voix se noyait, et je refusais de parler. Non, je ne pouvais pas parler. Ça faisait quelques jours que je résistais.

    Le soleil brillait toujours.

    Et puis j’ai lâché tout. J’ai parlé. Ça m’a fait du bien. Si vous saviez comme ça fait du bien de parler. J’ai un peu calmé la tempête. Je me suis encore souvenue de choses, mais je les ai oubliées dans la seconde qui a suivi. Bien, pas bien ? Aucune idée. Mais je n’étais pas prête. Et je ne le suis toujours pas. Je ne peux pas encore effectuer ces recherches. Il faut du temps. Il me faut du temps. Accordez-moi du temps. On a dit que j’avais toute la vie. Je veux qu’on me laisse toute la vie pour vivre. Et pour comprendre, doucement. Sans me faire mal inutilement. Laissez-moi du temps.

    Les démons qui se dévoilent en confinement, ce n’est pas chouette. Parce qu’ils restent enfermés dans les murs, ils ricochent, ils se réverbèrent, ils deviennent échos infinis, défiant les lois de la mécanique. Ils n’en ont rien à faire, les démons, ils viennent quand ils veulent. Moi, j’ouvre ma fenêtre, et j’essaie de m’aérer pour les oublier. Mais parfois ils restent. Et je n’aime pas qu’ils restent. Ils sont méchants.

    Demain, il fera encore grand soleil. Demain, je tenterai de les chasser.
    Demain sera un autre jour, demain je les oublierai.
    Il faut filtrer les choses.
    Pas tout d’un coup.
    S’il vous plaît.

  99. Il y a la Lune, reine déconfinée des nuits dans lesquelles j’erre. Je pars tous les soirs au moment des applaudissements. Le jeu, c’est d’aller le plus loin possible, en évitant les patrouilles de police. Je fais comme si j’étais dans une dictature à couvre-feu. Si je me fais attraper, je suis un terroriste.
    C’est rigolo, d’être confino. J’ai enfin le droit, le devoir, de ne rien faire de la journée, dormir, paresser, lire, appeler truc et machine. Juste attendre le soir, pour m’envoler dans les rues vides, jouer au terroriste insaisissable. Je ne rentre que vers 5 ou 6 heures. Trempé de sueur, car je marche tout le temps, sans m’arrêter, d’un pas rapide. La nuit est moi, la ville est à moi, vous êtes tous à moi, derrière vos fenêtres éteintes. J’écris des petits mots sur des coins de rue, au marqueur. Je grave des trottoirs, des portions de route. Des signes que moi seul reconnaîtrai, plus tard que nous aurons rejoints la reine de la nuit, enfin déconfinés.

  100. Jour combien je ne sais plus

    Il s’annonçait pourtant plutôt comme un jour de sensations. Réveil glacé après un rêve brûlant et embué, rêve infidèle, culpabilité de demi-sommeil. Et ce froid ! J’ai grommelé des mots qui sonnaient à mes oreilles comme la plus enflammée des tirades, je suis tout à fait d’accord pour enlever le chaud des radiateurs mais bon alors il vaut veiller sur le feu la nuit pour l’infuser dans la couette, et ça personne l’a fait hein ? Le silence était éloquent ; insupportables, ces gens qui parlent à demi endormis sans avoir toute leur tête.
    Bref : images imaginaires, chair de poule, mots pâteux, silence d’or. Le jour commençait avant le soleil, rempli de tous mes sens.

    Les choses ont commencé à déraper pendant le cours de français. Comme j’ai raconté à Raphaël avec cynisme l’autre jour, les profs semblent croire naïvement qu’on continue à travailler en bonne et due forme, même si l’on ne se parle plus que par pixels interposés et que c’est devenu tellement plus facile de tricher, de décupler le temps, de faire des conciliabules. Aujourd’hui, ce que semble croire ma prof de français qui exige de quelques volontaires la récitation d’un poème hebdomadaire, c’est que celles et ceux qui font entendre leur voix n’ont pas de texte sous les yeux.

    Je ne suis pas tout à fait cynique, puisque j’ai accepté de réciter Liberté avec une amie. En trichant un peu, bien sûr. On s’est partagé le poème en deux. C’est la deuxième moitié qui m’échoit, celle de ma strophe préférée, la seizième strophe. A nouveau des mots, sans grommeler cette fois, en essayant de les faire peser juste ce qu’il faut, sans écraser la liberté finale. A nouveau le froid, assise sur le bord de la terrasse enveloppée dans son manteau du matin, mon téléphone à l’écoute de tous les sons, ma voix sur les mots d’Eluard, oui, mais surtout les oiseaux.
    C’est là que les pensées se sont infiltrées, par-dessus les sensations : ces oiseaux, c’était pas prévu, si ça continue on va rien entendre avec leur symphonie de Blanche-Neige. C’est à cause des boules pour oiseaux dans les oliviers, ça les attire tous. Enfoirés d’oiseaux. Les oiseaux. Et puis d’ailleurs sur quelles gammes ils chantent, les oiseaux. Je ne reconnais pas les notes. Finalement, ce n’est pas si mal à entendre, le froissement des ailes des oiseaux, les pépiements, les roucoulades : les oiseaux. Les oiseaux et moi, on s’est réconciliés, mais c’est trop tard, les pensées ont pris le dessus dans ma journée des sens.

    J’ai écouté les poèmes. J’adore Eluard : en poésie, c’est à lui que je me suis arrêtée, je ne bouge plus depuis. Portée par la voix de ceux que je ne vois plus, j’ai essayé de voguer dans les mots comme Eluard me le permet souvent.
    Tout à coup, une certitude : bien sûr que ma prof n’est pas dupe, elle sait bien qu’on est toutes et tous en train de lire. Mais elle a bien vu que depuis que c’est chacun chez soi, les volontaires se multiplient pour les poèmes hebdomadaires, comme si c’était la façon qu’on choisissait toutes pour continuer à faire exister la classe, à nous faire exister les uns pour les autres et les uns pour les unes.
    Tout à coup, triste. Triste, ce n’est plus une sensation, ce n’est plus le manteau de pierre de la terrasse ni la buée du rêve, ce n’est plus le plaidoyer de l’indignée endormie. Ça remplit toute la tête – excusez-moi, petit problème, c’est ma tête elle est trop lourde, permettez que je l’appuie contre la table un moment pour la soutenir. Et décidément c’est moche, « triste », c’est le mot qui fait faire un froncement de nez à un prof de littérature et écrire dans la marge : enrichissez votre lexique.

    Le problème avec ce confinement, c’est que tout l’art du monde semble encore plus grand quand on se sent enfermé dans ce qui est trop petit. Parce qu’on refuse de ne rien faire, parce qu’on veut lire, écrire, regarder des films, chanter, jouer du piano, on laisse les pensées s’éparpiller partout (pardon, j’ai débordé), alors que quand on peut sortir, on essaie de les tenir et de les structurer pour ne pas embêter tout le monde en empiétant sur les leurs.

    Sur toute chair accordée
    Sur le front de mes amis
    Sur chaque main qui se tend
    J’écris ton nom

  101. Une vieille douleur s’est réveillée. Au dessus du menton, à la frontière des gencives et des dents. Des nerfs. C’est lancinant, ni changement de position, ni massage ne soulage…. il faudra peut être prendre des médicaments. Me relaxer.
    Me relaxer, prendre des médicaments en plein confinement, pendant une épidémie majeure, avec une douleur qui me confine dans ma tête, vraiment ?
    Colère, contre ce corps qui n’agit pas comme je le souhaiterais.

  102. 29 mars 2020, quinzième jour de confinement.

    La santé mentale en confinement, cette joie. Les démons saturent les pièces étriquées de la maison. Je crois qu’ils ont pensé que les réminiscences permettraient de voyager.
    Vivement « l’école ». Au fond, les télécours donnent un cadre, un lien avec d’autres humains, des occupations mentales.

    Vendredi sont arrivés les résultats des E3C. Si si, tu sais, les épreuves de contrôle continu contre lesquelles profs et élèves se sont battus pendant les deux premiers mois de l’année… ! Tout semble si loin, désormais. Se préoccuper de notre examen paraît absurde. Et dire que si nous retournons au lycée le 4 mai, nous commencerons par notre deuxième session d’examens… Comment concilier la mise en pause de nos vies et la perpétuation des échéances scolaires ?

  103. 29 mars.
    Je survole les avions qui survolent les nuages qui survolent la terre. En dessous, plus de 3 milliards de mes compatriotes terriens, vivent reclus chez eux, confinés par leurs gouvernements, confinés par un virus. Je suis moi-même confiné, volontaire. Entre Lune et Terre, entre étoiles et mer. Je dérive à plusieurs milliers de kilomètres heures. La Terre s’assombrit et s’illumine plusieurs fois par jour. C’est superbe. Je ne me lasse pas.
    A l’arrière de la station, dans le petit labo, Boris s’est confiné de lui-même. Il tousse depuis deux jours, il ne se sent pas bien. La base nous recommande faire le vide dans la station. Si le covid est présent ici, il ne devrait pas résister…

  104. Samedi 28 mars 2020.

    Ma journée était une drôle de journée. Je n’y ai vu aucune différence avec les autres journées sur le plan du travail scolaire. Le week-end n’a plus aucun sens. C’est notamment en cela que cette journée était une drôle de journée. Chaque matin on se réveille en se demandant quel jour on est. On perd la notion du temps, encore plus que d’habitude. Les jours ont tous le même goût. C’est une autre routine. C’est une autre vie. Mes frangins se croient en vacances. Tout le monde s’étonnait de me voit debout à huit heures et au travail à 9, dans ces eaux là. Mais il n’y a plus aucune différence avec le reste de la semaine. Et j’avais une fiche d’exercices à rendre pour dimanche.
    Pour dimanche, oui.

    Quand j’ai eu fini mon travail, il était aux alentours de 16 heures et j’avais l’énergie minée. J’ai un peu perdu pied. Je me sentais comme arrachée à mes repères. Mais ça reviendra demain. C’est juste que… Imaginaire semblait loin. Mais c’est la fatigue. La fatigue et les Atmosphères.

    Pendant une heure, j’ai téléphoné à ma douce, et ça m’a apaisée. Je suis connectée à mes sentiments. Ça fait du bien. Je l’aime tant.

    Ce soir, mes douleurs se font très présentes. Je voudrais qu’elles cessent de me harceler. Mais ce n’est pas ainsi que ça fonctionne. Seul le temps, beaucoup d’amour, et beaucoup d’efforts, auront peut-être raison de leur virulence. En attendant, je patiente, et fais comme si elles n’existaient pas lorsque je suis accompagnée. Pour cela aussi, ça ira mieux. J’en suis persuadée.

    Demain, je voyagerai.
    Non, pas dans le monde réel.
    Dans le mien.

  105. Soleil, froid, ver, faim, danger, froid, abri, vent, souffle, soleil, chaleur, insecte, insecte, abri, nourrir moi, nourrir toi et ce qui vient, chercher, aller là, et là, manger,humains, bruit, froid, abri, nuit, nuit, toi moi abri et ce qui vient

  106. Vendredi 27 mars 2020.

    La matinée, plutôt calme, m’a permis de faire mes devoirs du jour. J’ai réparti le travail de façon à ne pas être trop chargée. J’ai tant besoin de me reposer. C’est important. De prendre soin de soi, de ne pas s’oublier, de s’accorder un temps pour faire ce que l’on aime et se détendre.

    L’après-midi, j’ai donc un peu dessiné – une nouvelle carte – et j’ai jardiné. L’exercice physique est aussi important. J’ai tendance à l’oublier.

    Ce soir, je vais tout faire pour conserver ma bonne humeur. Je la sens retomber un peu, mais c’est à cause de la fatigue, et un peu la faute des démons, aussi. Ils ne sont pas gentils. Mais je vais sûrement revoir mini-Yoda, ce soir. Ça va me faire du bien. Me replonger dans mon Univers. Mon élément. L’endroit où je sais respirer et évoluer sans avoir peur de me tromper.

    Le confinement est long. On spécule sur le bac. Je prie pour qu’il soit fait en contrôle continu. Après tout, d’autres pays l’ont fait, pourquoi pas nous ?

  107. J’ai déjà fait des conneries. Je veux dire, depuis que je suis tout petit, comme tout le monde. Des graves, à mon échelle.
    Celle-ci… Qui pourrait comprendre ? A qui pourrais-je le dire ? Qui me croirait ? Je suis le seul à savoir très exactement ce que j’ai involontairement fait.
    C’est de l’inattention, l’habitude de répéter les mêmes gestes, chaque jour, depuis 8 ans. Avec de la fatigue. Et des idées pas toujours gaies.
    Je n’ai pas fait attention. Je suis sorti du labo, je me suis décontaminé, j’ai jeté les gants dans le container, pour qu’ils soient stérilisés, détruits. Je me suis lavé les mains, comme d’habitude. Et puis, je me suis habillé. Et quand je suis passé devant le container, j’ai remarqué qu’un bout des gants dépassait de l’ouverture du container. Machinalement, je l’ai repoussé. Et je suis allé ensuite au marché, acheter du poisson, du riz. Vu des copains, serré des mains. A Wuhan, le marché est vivant, très vivant, on boit des coups, souvent.
    Aujourd’hui, le labo est toujours actif. On est en première ligne sur la recherche d’un vaccin contre ce virus que j’ai fait sortir de nos tubes. Qui pourrait comprendre ce que j’ai fais ?

  108. 26 mars 2020, douzième jour de confinement.

    Drôle à écrire, douze. Je n’ai plus trop conscience du temps qui passe. Impression que nous allons rester là toujours.

    Aujourd’hui, je suis sortie pour la première fois depuis une semaine. Pour descendre la sente voisine, la remonter. Faire marcher mes jambes. Capter un tout petit peu du soleil qui nous nargue chaque jour depuis le début du confinement. Dix minutes.
    J’avais besoin. Après six heures de contrôles numériques, plus possible de tenir en place.
    Ai-je pris un risque ?

    Ce soir, Frère faisait des équations dans son assiette. Avant les pâtes, pendant les pâtes, au dessert. Il n’a pas trouvé la solution. Père veut qu’il attende jusqu’à lundi. Le temps qu’il achève son diaporama pour expliquer le chapitre en question aux troisièmes.
    Vie de prof.

    Sous mes doigts, des figures clefs du féminisme ont temporairement succédé aux planètes.
    Elles s’appellent Gisèle Halimi. Marie-Claire Chevalier. Anne Tonglet, Araceli Castellano.
    Elles donnent chaque jour la force de lutter contre les démons.

  109. 25 mars.
    Fuck. Plus de foot à la télé. Je connais Netflix par coeur. Les Picsou de mon fils tombent en ruine. Je peux pas sortir les flics m’ont déjà chopé 4 fois. Les mômes démolissent le wifi avec leurs jeux à la con. Je vais devenir fou. Il reste cinq ou six semaines comme ça ?

  110. Mercredi 25 mars 2020.

    La journée fut difficile. Comment gérer le stress ? Comment gérer les incertitudes ? On ne se retrouve plus dans les mails incessants de nos professeurs, qui nous mettent la pression en nous rappelant qu’iels ne nous abandonneront pas. Il y en a partout. On se perd. On se redit trente fois les mêmes choses entre élèves car nous sommes submergés.

    On nous dit qu’on maintiendra le bac. Expliquez-nous. Renseignez-nous. Il est annulé en Angleterre, aux Pays-Bas. On ne comprend pas pourquoi le ministre s’obstine à le maintenir. Les conditions d’apprentissage ne sont pas optimales. Un bac dans ces conditions ? Si nous revenons en mai, les jours fériés auront raison du peu de vrais cours qu’il nous restera.

    Et puis Parcoursup a planté. Tous nos vœux ont disparu. On espère que la situation reviendra vite à la normale. C’est le 2 avril que tous les dés seront jetés. Mais il faut pouvoir les jeter, nos dés.

    La fin de la journée s’est avérée plus douce. J’ai commencé une nouvelle carte. J’ai dessiné. J’ai aimé. J’ai pensé.

    Ce soir, je vais lire.

  111. 24 mars.
    Au moins jusqu’au 4 mai ? Mais on est le 25 mars.
    ça veut dire que le 25 avril, dans un mois… je serai au même endroit ?
    A moins qu’entretemps, l’avide covid impavide me vide de tout ce que j’ai de rapide et d’intrépide ?
    Tiens, et si j’allais me balader dans le parking ?

  112. Lundi 23 mars 2020.

    Journée tout aussi ensoleillée que la précédente. Tout a commencé sur un air de douceur, parlant avec une amie qui me manque. Ajoutez à ce morceau de musique des paroles à la saveur mathématique, paroles que je comprenais, et cette matinée est devenue la calme matinée dont j’ai toujours rêvé.

    L’après-midi fut ponctué de rédactions audacieuses et hasardeuses de lettres de motivation, des tentatives vaines de Jean de Florette pour faire fortune, et de dessins de contrées inconnues ; toujours ma carte.

    La soirée fut plus difficile. Le noir cache des choses que je ne veux pas voir apparaître. Mais je n’étais pas seule.

  113. 23 mars.
    J’ai mal au dos. J’ai mal au ventre. J’ai mal aux dents. Au genou droit. A la gorge et à la tête. Mais je n’ai pas de fièvre.
    J’appelle le médecin ou pas ? Je reste sans rien dire ou pas ? J’attends que ça empire ou pas ? Est-ce que j’ai vraiment mal partout ou pas ? Je… oh la la et maintenant j’ai mal à la nuque, mais qu’est ce que ça peut être… Qu’est ce que j’ai ? J’aurai mangé un truc qui faut pas ? Ou alors c’est la pollution ? Ça ne ressemble pas à l’épidémie mais bon j’aiquand même mal à la tête… Bon je me couche. Si ça va pas mieux demain je… j’appelle le médecin ? Oui mais si j’ai pas de fièvre ? Pff, je sais pas quoi faire…

  114. 22 et 23 mars, huitième et neuvième jours de confinement.

    Deux journées compliquées. Alors que le tourbillon d’informations de la semaine précédente avait mis en veille mon cerveau, les démons se réveillent depuis hier. Difficile de mener l’ensemble de front.

    Parallèlement, la carte de ma planète et sa végétation grandissent.
    Plaines et montagnes grimpent sur mon bureau, ma bibliothèque, mes cahiers.

    A la maison, on sent déjà les craquèlements. Le Petit Frère s’énerve bien vite. L’épuisement ronge le visage de Mère. A l’Education Nationale, on ne fait pas de continuité : on bricole. Le ministre peut discourir, les professeurs savent bien que rien n’était prêt. Alors ils se démènent, rafistolent, comme ils peuvent, frôlent l’illégal, travaillent de nuit puisque les serveurs sont surchargés le jour. Au bout d’une semaine seulement, l’épuisement guette. Il n’y a évidemment pas de commune mesure avec ce que vivent les soignants. Mais à la fin de la crise, eux aussi auront des comptes à demander.

  115. 22 mars.
    Je dors désormais sur place, cela ne sert à rien de perdre du temps à rentrer à la maison, personne ne m’attend. J’entends les gens du service qui me demande de me reposer. Pour l’instant, c’est impossible. Je fonctionne à la micro sieste, avec des « vitamines » tels qu’on sait les concocter ici, les nuits de rushes.
    Je sais pourtant qu’à un moment ou à un autre, il faudra que je m’arrête. Pas ce soir. Demain. Je tousse un peu, mais cette toux là m’est familière. Une dizaine de malades sont encore arrivés ce soir. Il n’y a plus de lits, il va falloir les mettre sur des matelas par terre.
    Je dormirai demain.

  116. Dimanche 22 mars 2020.

    Quel soleil aujourd’hui ! Il était rayonnant, c’était si agréable. J’ai profité du jardin et de mes chats pendant une demi-heure qui fut fort apaisante. Seule, avec les oiseaux, les chats, le vent dans les feuilles, et moi-même. M’esclaffant parfois face aux bêtises de mes matous, ma voix résonnant dans le ciel bleu.

    Toute la journée, je me suis plongé.e à corps perdu dans ma carte, au son des oiseaux au travers de ma fenêtre ouverte, ou de musique quand l’envie me prenait de me perdre dans d’autres notes. Entre deux coups de crayon décidés, j’envoyais un ou deux messages à C., nous parlions cartes et mondes imaginaires. Tant de douceur.

    Demain, deuxième semaine de télécole. Aux informations, on parle de « deuxième semaine sans cours ». Mais ce n’est pas vrai. Nos professeur.e.s sont toujours là pour nous apprendre leur savoir, et ce confinement ne rime pas avec vacances. On se pose la question du bac toustes ensemble. On ne sait pas comment ça va se passer.

    Une bonne nuit de sommeil, et ça sera reparti pour un tour. Courage.

  117. Samedi 21 mars.
    J’ai entendu des gens applaudir dans la rue. C’est bizarre. En général, quand c’est un match de foot, c’est plutôt des hurlements. Depuis quelques jours, tout est un peu bizarre, il n’y a plus personne dans les rues. Les passants, les voitures sont très rares. je sais que l’alcool me fait voir les choses, souvent, de façon bizarre. Je ne comprends pas les réactions des gens. Quand la police me tombe dessus, je comprends leurs mots, je ne résiste pas, je les suis. Mais le lendemain, le surlendemain, je reviens dans la rue. Ce soir, il fait froid alors qu’il faisait doux depuis quelques temps. Je tousse. J’ai du attraper froid. C’est pas grave, j’ai l’habitude. Et puis avec ce que je m’envoie comme 8,6, c’est pas un microbe de plus qui va m’embêter. N’empêche, c’est bizarre ces rues toutes vides…

  118. Samedi 21 mars, septième jour de confinement.

    Déjà qu’il est difficile de se lever pour aller au lycée un samedi, dur de trouver la motivation pour étudier à huit heures lorsqu’on est confiné.

    Aujourd’hui, la mort s’est rapprochée. Un décès à R., commune où l’une de mes anciennes professeures est mairesse. Je ne sais quoi écrire de plus.

    Le temps, les heures se décomposent. Ce carnet où je note tout – devoirs, lavages de cheveux, symptômes traumatiques, livres lus… – ne m’a jamais semblé aussi utile. Je tente de maintenir artificiellement ma perception des jours, d’éviter un délitement trop rapide.

    Donc ce soir, c’est le weekend.
    Cela ne veut plus dire grand chose.

  119. Samedi 21 mars 2020.

    À ce qu’il paraît, c’est le printemps. C’est vrai, il faisait doux aujourd’hui, m’a dit le vent qui entrait par ma fenêtre. Mais le soleil n’était pas au rendez-vous. Apparemment, il le sera demain. On espère. Demain sera une journée beaucoup plus douce.

    Mes études de la photosynthèse et des esprits torturés de quelques auteurs philosophiques (mais tout aussi intéressants) ont eu raison de mon énergie, et ont vidé mes réservoirs d’eau salée. C’était la fatigue, rien d’autre. Mais maintenant, je suis libre. Libre de me diriger à nouveau vers Imaginaire ! Ouvertes sont les portes de cette ville aux mille mondes, et elles le seront toujours. Je vous conseille d’y faire un tour, il fait bon de s’y promener, et d’y rencontrer ses habitant.e.s.

    Mon feutre vert, celui qui me sert à dessiner les millions d’arbres de ma planète, s’épuise de plus en plus. Je n’ai pas de quoi le remplacer. J’espère qu’il survivra encore un peu. Je ne peux plus aller à la librairie pour lui trouver un successeur.

    La soirée sera d’atmosphère feutrée, et je l’espère douce. En attendant la journée lumineuse de demain.

  120. Vendredi 20 mars, sixième jour de confinement.

    Pas grand chose à signaler. Avec la pluie, on tourne moins le regard vers l’extérieur ; le cocon se resserre encore. Au sein de la télécole, on sent la fin de semaine ; le système informatique plante moins, les profs et élèves, davantage. Recevoir un message, des cours, encore des cours, sur la ceinture économique ouest-chinoise, les considérations de Rémi Brague au sujet de la culture générale, l’adhésion de la France au projet républicain en 1870… Tout semble un peu absurde.

    Seuls les échappatoires mentaux gardent du sens.

    « Dans le De doctrina christiana, un traité d’importance fondamentale sur la linguistique chrétienne, [Saint] Augustin affirme qu’une langue frustre et même incorrecte est de beaucoup préférable à une élocution élégante mais difficile à comprendre. Le latin chrétien se développe et se définit, en effet, substantiellement, comme un outil d’enseignement. » – N. Gardini
    Pourquoi ceci garde du sens et pas le reste ? Mystère. Clin d’oeil peut-être au récent et nébuleux discours de notre président.

    Du côté des soleils quotidiens, la voix de mon amoureuse a embelli ma chambre (coucou @Ewenn

    • ). Je commence à cartographier notre planète. Dessiner ses plantes. Infuser douceur et tendresse.

      [partie qui ne s’est visiblement pas envoyée hier ; si c’était une volonté de ta part de l’enlever, Emmanuel, ne valide pas ce commentaire, je comprendrais. ^^]

  121. Vendredi 20 mars. 22.02.
    Je me suis levé vers 8.00. Je me suis brossé les dents. Je me suis recouché. Je me suis relevé vers 10 heures. Je me suis recouché. A midi j’ai mangé. J’ai fait la sieste ensuite jusqu’à 15 heures. Là, j’ai marché de la cuisine jusqu’à la salle de bain. Je suis entré et sorti de la douche (il y a une petite marche) une dizaine de fois, pour garder un peu de forme. Je ne sais plus ce qui s’est passé jusqu’à 19.00. Là, c’était l’heure de l’apéro. Alors j’ai bu une vodka. J’ai relu un livre que j’avais déjà lu hier et avant-hier. Il est 22 heures, je vais me coucher. J’espère qu’internet sera revenu demain matin, si je crois que ça ne va pas trop aller…

  122. Vendredi 20 mars 2020.

    Aujourd’hui, on a eu notre premier télécours. Deux heures avec un professeur invisible. Sa voix flottait dans les limbes d’internet ; devenu seul moyen de tromper les frontières du monde réel.

    Il faisait gris. Tout était sombre, il fallait allumer la lumière pour copier les cours et étudier à son bureau. Pour une fois, il était plus agréable de rester chez soi. Depuis quelques heures, il pleut doucement sur les toits, sur les routes désertes, sur les trottoirs vides. Seuls les oiseaux, encore une fois, étaient présents. Ils chantaient. Ambiance feutrée dont j’ai profité, jusqu’à ce que ces doux volatiles partent dormir.

    J’ai encore cartographié aujourd’hui, au son de la voix d’une personne qui m’est très chère. J’ai voyagé, et accordé à mon cerveau embourbé dans le stress lié aux études une pause bien méritée. Je crois même l’avoir entendu me remercier.

    Mes ami.e.s sont là. Alors tout va bien.

  123. Jeudi 19 mars 2020.

    Quatrième jour de télécole. La tempête lycéenne s’est un peu calmée, les choses paraissent plus claires. L’angoisse recule, remplacée par un peu de lumière qui fait du bien. On commence à voir le jour et à s’organiser de façon claire et sérieuse. La sérénité est plus présente. Rassuré.e.

    Au travers de ma fenêtre, les rayons du soleil inondaient ma chambre. Quelle ironie ! C’est quand on ne peut plus sortir que cet astre et sa tiédeur font leur apparition. Mais il reste encore un moyen de respirer l’air frais : le jardin. On peut y côtoyer les oiseaux, qui eux bénéficient toujours de leur liberté.

    Après une longue journée de travail, j’ai pu me replonger dans la conception de la carte d’une de mes planètes. Heureusement que le confinement ne s’étend pas à l’Imaginaire ! Je peux toujours voyager. Et c’est un véritable oasis de paix.

  124. Jeudi 19 mars, cinquième jour de confinement.

    Hier soir, la musique du voisin faisait trembler les murs. Père a pris ma canne pour frapper à sa fenêtre.
    J’ai eu peur qu’il casse la canne.
    Au moins, la distance réglementaire était respectée.

    Ce matin, télédevoirs entre deux poireaux. Les obsessions culinaires de Père sont toujours malodorantes. Pour la première fois, l’attention me manque, je manque de m’endormir dans les épluchures. A force d’étudier sur une table trop haute pour moi, le mal de dos guette. Frère se moque un peu lorsque je lui emprunte un coussin comme rehausseur.

    Je retrouve un peu d’énergie après l’appel de mon Amoureuse, dans l’après-midi. Les messages de ma professeure de latin, aux chaleureux « Macte virtute ! », réchauffent.
    Le temps se fait long, mais les proches l’illuminent.

  125. Jeudi 19 mars. Le bateau dérive toujours, il fait plus chaud qu’hier et nous n’avons plus beaucoup d’eau. Les passeurs n’avaient pas rempli les bidons en fait. Issam ne va pas très bien, il tousse beaucoup. Son père nous dit qu’avant que son téléphone tombe en panne, la météo prévoyait du mauvais temps vers l’Europe. J’ai peur, je voudrais qu’on arrive quelque part, sur de la terre ferme, ça fait une semaine que le bateau dérive.

  126. Premier jour pour moi. J’aurais passé les deux précédents à me démener auprès de personnes âgées en EHPAD pour que personne ne LE chope. Peine perdue, les premiers cas ont été suspectés hier matin. Mais le midi il était temps pour moi de partir profiter de ces quelques temps de confinement avant une probable réquisition.
    Mercredi midi. Armé.e d’une grosse valise et d’un non moins gros sac, je commande un VTC qui arrive armé de gants et d’un masque (mais comment en a-t-il récupéré un, sachant qu’on en a dix pour tout l’EHPAD et que la livraison n’est pas au programme). Stress au programme durant tout le trajet, angoisse de se faire arrêter vu mon léger bidouillage sur mon attestation de déplacement obligatoire. Mais j’arrive sans encombre chez ma fiancée et sa famille, chez qui je passerai les deux prochaines semaines au minimum.
    L’après-midi a été (trop) calme

    Passons au vif du sujet: la situation de là maintenant tout de suite. Jeudi 19 mars 2020, 10h42 (probablement 10h50 le temps que je finisse). Après un frugal petit déjeuner, quinze minutes de glandouillage sur nos téléphones et notre première disputouillette à base de »va prendre ta douche » « mais j’ai la flemme » suivie d’une seconde dans la foulée (« on fait quoi? » « décide » « non décide toi » « non toi décide »), nous nous installons enfin dans le salon pour scribouiller.
    Il est 10h46. Fin du journal de bord du matin.

  127. Mercredi 18 mars, confinement J+4.

    Ce jour, Père a placé les rouleaux de papier toilette derrière ses cactus. Le message est clair : estimez-vous heureux d’en obtenir une feuille.
    Dans la pièce voisine, Mère – entre deux télécours et téléréponses-furieuses-à-ses-supérieurs-hiérarchiques – a décidé d’entamer sa reconversion en animatrice de centre inaéré (#restezchezvous). Nous en sommes au quatrième jour de concours photo de notre intérieur, troisième jour de boîte à idées, deuxième jour de journal de bord. Je redoute l’arrivée d’une chasse à l’attestation dérogatoire de sortie, coronatrésor.

    Retranchée dans ma chambre, j’observe le printemps d’un oeil envieux. Devant moi, s’étend paradoxalement la frénésie des « télédevoirs » et le temps qui s’étale, se détend, inéluctablement, pour des semaines.
    J’ai repris mes lectures.
    Mes chantiers d’écriture.
    Mon métier à tisser.
    Ma solitude, aussi.
    Drôle de parenthèse dans nos vies.

  128. Mercredi 18 mars.
    Tout seul à la maison. J’ai vidé toutes les bouteilles de champagne dans la piscine, je ne vois pas l’utilité de les garder au frais, puisque plus personne ne viendra le boire. Se baigner dans le champagne, c’est agréable. ça chatouille, malgré les insectes attirés par le sucre. Dehors, de l’autre côté des murailles barbelées, j’entends des cris. Je ne sais pas si c’est de la douleur ou de la colère, mais c’est assez gênant, j’ai du mal à profiter du moment. Je vais appeler le colonel, il faut qu’il remédie à ça, je ne vais pas supporter ça pendant tout le confinement. J’ai demandé à ce qu’on me livre une girafe et un tigre, je crois que je vais m’amuser à monter un zoo dans le jardin : j’ai toujours entendu dire que s’occuper d’animaux était agréable.

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