LA HORDE DU CONTREVENT

» Posted on 18 octobre 2013 in Romans

Alain Damasio (Folio SF) Grand Prix de l’Imaginaire 2006

Tempête de mots

Le lyrisme échevelé de ces pages laisse pantois. Difficile de rendre compte de l’ampleur d’un tel roman !

Il y a le Traceur, un humain modelé comme un tank. Il y a Oroshi, l’aéromaîtresse qui lit et analyse la matière, la vitesse et la psychologie des vents. Il y a Caracole, le troubadour lettré, amuseur conteur insaisissable. Il y a aussi le braconnier du ciel, qui dresse ses pièges pour capturer les méduses dans les nuages… et le dresseur de faucons, la maîtresse du feu, la sourcière, le forgeron et le combattant…
C’est la 34 ème Horde : vingt-trois hommes et femmes, programmés dans la douleur, depuis l’enfance pour
atteindre l’Extrême-Amont, pour aller à la rencontre, là, au bout du monde, des dernières formes du vent.
Et pour cela, comme les 33 autres avant elle, La Horde n’emprunte qu’une seule voie, la trace directe.
Elle n’a qu’un seul mode de locomotion : la marche.
Les obstacles, la Horde les dédaigne, les escalade, les traverse, les subit, les avale…
Jamais ne les contourne, ni se détourne de son but.
Endurcie par une vie de marche au grand air, forgée par des vents démentiels, la  Horde est une famille, autant qu’un organisme vivant composé d’humains qui ont appris à se compacter, à ne faire plus qu’un lorsque soufflent les ennuis et les vents venus d’amont.
La 34ème Horde, la plus rapide, la plus forte de toutes les Hordes : une légende que tous rêvent de croiser.

La langue des vents

Nous, lecteurs, on a de la chance. On vit avec eux. Dans les marais, dans les déserts, au plus haut des cités aériennes ou sur les voiliers d’air, nous sommes au coeur des pensées, des souffrances et des exploits de chacun des personnages de la Horde ; Damasio les met en scène à travers leurs propres mots.
Voilà un étonnant récit mené par une vingtaine de narrateurs !
Un récit ?
Un poème épique ! Une épopée lyrique !
« La Horde du Contrevent » est un livre-tempête. Tempête de mots, d’abord. Damasio adopte bien sûr la grammaire et le vocabulaire de chacun de ses narrateurs ;  frustre et vulgaire avec le traceur, roue (chute ?) libre stylistique avec le troubadour, il joue avec et sur tous les registres. En introspection, en description de tempête ou en séquence de combat… la langue de Damasio est étourdissante : avec lui les phrases s’allongent, s’arrangent de mots déformés, réécrits qui donnent vie au monde du  contrevent, sans que celui-ci n’ait besoin d’explication supplémentaire. Une écriture qui suit (qui annonce, qui épouse !) le rythme des vents, ces courants aériens, qui portent l’architecture de ce monde, et de cette histoire.
Mention spéciale pour ce jeu avec les signes de ponctuation qui identifient les différentes formations de la Horde.
Ebouriffant, non ?
Oui, mais un peu trop. Parfois, j’eus apprécié un peu de sobriété et de simplicité, afin de mieux ressentir l’antique rusticité de la Horde face à la sauvagerie de leurs aventures. Notamment en ce qui concerne les capacités introspectives (riches certes) de la plupart de ses membres ; à trop palabrer sur les sentiments à l’intérieur de la Horde, Damasio assourdit la violente beauté de son monde, au profit d’états d’âme un poil trop humains, pour des gens qui sont à la limite de l’humanité.

A la limite de l’inhumanité.

Grisé de trouvailles linguistiques, on se voit ensuite soufflé par la richesse du monde du Contrevent : ses créatures, ses bizarreries géophysiques n’ont certes  pas de véracité scientifique… elles n’en sont que plus magnifiques, dans le registre de la beauté, de l’étrange ou de la terreur, comme ces chrones, ces êtres dotés de capacités aléatoires dans la modification de la nature des gens et des choses.
Grisé, soufflé… j’ai fini emporté dans le sillage de la Horde, dont les aventures empruntent aussi bien aux péripéties des romans maritimes qu’aux récits de haute montagne et aux films d’action les plus haletants.
Et puis, au coeur de cette tempête déclenchée par Damasio… la… euh… géométrie de l’air ? La philosophie du vent ? la quête du Mouvement ? Le Tout-en-Un et l’Un-en-Tout ?
Tout ce qui anime les mots et le monde de Damasio : ici, il n’y a pas de dieu. Juste du Vif, ce que j’imagine être de l’énergie, du Qi (Damasio s’inspire t-il du taoïsme ?).
Hum, bon, je l’avoue, tout comme leurs sentiments humains m’ont ennuyé, leurs discussions philosophiques autour de ses concepts, m’ont laissé au bord de la route, dépassé, lassé.
Oui, je suis plus Traceur qu’aéromaître ou scribe ! Et ce sont bien les aventures de la Horde qui m’ont fait décoller, plus que ses réflexions métaphysico-introspectives  !
Trêves de critiques mineures, « La Horde du Contrevent » est un roman hors du commun, l’une de ces lectures qui agrandissent l’imagination, et dont les pages se lisent à voix haute !
Quelques rencontres dans la Horde du Contrevent

a) Neuf formes de vent et leur transcription écrite.
b) Une créature née du vent, faite de boucles d’air si compressées, qu’elle a fini par se donner apparence et langage humain.
c) Une tour bibliothèque aux murs constitués de livres.
d) Un battle de mots que  les enseignants doivent absolument  faire découvrir à leurs collégiens/lycéens.
e) L’un des plus grands combats aériens de la littérature, à base de cerf-volants, d’hélices et de boomerang.
f) Des sommets plus terrifiants que l’Anapurna, des déserts plus profonds que le Sahara…
g) L’horreur du Corroyeur.
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1 Comment

  1. Cher eldrmozz, à mon tour de vous rendre visite. Joli papier. J’ai, pour ma part, tout aimé dans la Horde, avec seulement un sentiment, parfois, non d’inhumanité, mais d’une certaine forme de dédain de la part des personnages envers ceux qui ne peuvent suivre Golgoth et Caracole.

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